Posté le 06.03.2008 par azedgard
Edgard ABESSO ZAMBO
Projet de recherche
Philaminte, au notaire.
[i]Vous ne sauriez changer votre style sauvage
Et nous faire un contrat qui soit en beau langage
Le Notaire
Notre style est très bon, et je serais un sot,
Madame, de vouloir y changer un seul mot.
(Molière, Les femmes savantes, 1672, acte V, scène 3.)
Le langage juridique se caractérise par un style qui pose des problèmes de compréhension. Dans le langage juridique francophone en général, cette opacité est liée à des spécificités syntaxiques, lexicales, morphologiques, sémantiques, etc. Au Cameroun, en plus des difficultés dues au français juridique, le langage juridique francophone présente également des difficultés d’ordre socio-culturel. Notamment, l’influence que les langues nationales exercent sur le français. Ce travail vise à faire une étude du discours juridique francophone à partir d’un corpus issu du langage contenu dans des actes juridiques produits dans diverses juridictions camerounaises. Cette étude se fera par d’Analyse de discours dont l’objet est l’étude de l’organisation des textes, et du milieu social dans lequel ils sont produits. Pourquoi le choix d’un tel sujet ?
I- Motivations
Obéïssant aux exigences de la modernisation et à la dynamique des sociétés, les pays comme la France, le Canada, etc., se sont penchés depuis plusieurs années sur la révision du système de communication administrative et judiciaire, dont la structure cadrait déjà mal avec la donne moderne . Des décrets et colloques ont dans ce sens vu le jour. Peut-on croire que certains pays comme le Cameroun soient épargnés par cette difficulté liée à la lisibilité du langage juridique et administratif ? Non. Les populations, quotidiennement concernées par les jugements et les autres actes délivrés par les acteurs administratifs et judiciaires ne cessent de défiler devant les initiés pour comprendre telle ou telle expression. D’autres ont été condamnés par défaut parce qu’ils ne comprenaient rien de la note qui les invitait à comparaître devant la justice.
La recherche que nous voulons entreprendre est la résultante de deux motivations majeures :
-Le désir de voir le Cameroun emboîter le pas aux autres pays qui ont depuis longtemps initié des travaux dans le domaine de la linguistique du droit afin de permettre à la grande partie de la population de comprendre le contenu des actes et textes auquels ils sont quotidiennement confrontés. Notre voeu est donc que ce travail serve pour d’éventuels changements pour la modernisation de la communication administrative et juridiciaire au Cameroun.
-Notre deuxième motivation est d’ordre méthodologique. L’Analyse de contenu, depuis longtemps utilisée dans l’étude des textes littéraires et non littéraires au Cameroun présente des limites dans la mesure où généralement, elle prend comme élément d’analyse un énoncé de la taille d’une phrase ou d’un paragraphe. L’Analyse de discours, que nous allons utiliser a le mérite de s’intéresser aux énoncés plus réduits (groupes de mots, mots ou ensemble de lettres) en prenant en compte leur cadre socioculturel de production. Une telle approche permettra de combler les lacunes présentées par l’analyse de contenu pour l’interprétation des textes dans les divers ordres d’enseignement au cameroun.
Comment se pose le problème de lisibilité et de compréhension du langage juridique francophone au Cameroun ?
II- Problématique
Le langage juridique a toujours posé des problèmes de compréhension aussi bien pour le non juriste que pour le professionnel du droit. Déjà en 1595, Montaigne s’interrogeait : « Pourquoi est-ce que notre langage commun, si aisé à tout autre usage devient obscur et non intelligible, en contrat et testament ». Cette idée est reprise par Christine Schmidt (2007 : 9) qui présente les raisons de la complexité liées au droit et celles liées à la langue ; car, les justiciables n’ont cessé de défiler devant des avocats pour le sens de telle expression ou tournure de la langue. Au fil du temps, de multiples réflexions pour une meilleure compréhension et une bonne lisibilité de ce langage ont vu le jour.
II-1. Quelques réflexions sur le discours juridique
Les principaux travaux sur le discours juridique portent sur la linguistique du droit, en France, au Canada et dans d’autres pays européens. Ces recherches reposent d’abord sur les besoins de la traduction juridique dans les pays où se pratiquent le Droit romano-germanique et le Common law . La tâche consiste à résoudre d’une part les problèmes que pose l’usage du vocabulaire, d’une langue à l’autre ; et la compréhension de ce langage d’un style particulier.
Ainsi, des dictionnaires de la langue de droit ont vu le jour ; tout comme des ouvrages théoriques avec Sourioux ( 1980 ) pour qui,
la nécessité de s'en tenir à ce qui est juridiquement pertinent et linguistiquement descriptible a amené les auteurs à se préoccuper exclusivement de trois composantes. La première est le vocabulaire, car la barrière des mots est le premier obstacle à la communication juridique. La seconde est l'énonciation, ensemble de marques formelles qui caractérisent linguistiquement l'émetteur (par exemple les pronoms personnels) et ses énoncés. La troisième composante est la signification, dont l'étude fait apparaître la logique interne du droit et, du même coup, rend compte des difficultés de la communication entre initiés et non-initiés.
Cornu (2005 : 92), parle d’un écran linguistique, car certains mots du langage juridique ont une appartenance juridique exclusive (comme par exemple: irréfragable, cambiaire, synallagmatique, nantissement, antichrèse). D'autres appartiennent à la langue commune, mais ont un sens juridique particulier (plainte, caution, action, demande, patrimoine). Et ainsi le vocabulaire juridique regroupe toutes les unités lexicales ayant un sens juridique particulier. A coté de ce vocabulaire existe également un discours juridique tout aussi caractéristique. C’est en effet ce vocabulaire qui définit le discours juridique dans son évolution et sa simplication. Mais Louis Fougère (1986 : 121), réflechissant sur le problème de modernisation du langage juridique, a relevé que ces difficultés sont certes liées à la science juridique, mais aussi à une mauvaise utilisation de la langue :
Déjà instruit sous la Révolution, le procès du langage juridique a été rouvert depuis une dizaine d’années. On lui reproche, comme autrefois, son archaïsme, sa technicité, sa lourdeur et son obscurité. Les pouvoirs publics et, à un moindre degré, les milieux professionnels ont exprimé leur volonté de le simplifier et de le moderniser. Il est cependant indispensable de poser les conditions et les limites d’une véritable réforme. Le souci de rechercher un style "contemporain" ne doit pas occulter une réalité : c’est l’emploi de mauvaises techniques rédactionnelles et un mauvais usage du français qui nuisent à la compréhension des textes juridiques.
Schmidt (2005), dont les travaux de thèse et d’autres articles portent sur l’évolution du vocabulaire juridique en France, pense que les évolutions du vocabulaire juridique traduisent ainsi les évolutions législatives qui engendrent bien souvent des modifications du paysage juridique: problème de compétence, intervention de nouvelles institutions (notamment au niveau communautaire, ...). Elles peuvent également traduire une nouvelle doctrine, de nouveaux usages, une nouvelle perception du problème. Le terme de "personne mise en examen" vient aujourd'hui remplacer celui d'"inculpé", une nuance de vocabulaire qui se veut plus respectueuse des droits de la défense.
Au Canada, avec J.C. Gémar (1997 :17) et d’autres, on parle de la Jurilinguistique, entendue comme étude des moyens d’expression du langage du droit : langage législatif, langage judiciaire, langage conventionnel. Problèmes liés à l'élaboration d'une terminologie française propre à la common law, au bijuridisme canadien, à la juristylistique, au langage simple, à la désexisation et à la phraséologie.
La jurilinguistique vient donc répondre à un besoin chaque jour croissant : permettre l’accessibilité du langage juridique à ceux auxquels il s’adresse, car
Depuis toujours, la manière de rédiger les lois et les autres textes porteurs de règles juridiques necesse de préoccuper le monde des juristes, praticiens et théoriciens confondus. En effet, si « nul n’est censé ignorer la loi » [du latin Nemo censetur legem ignorare], comment la faire connaître de la meilleure façon à ceux-là mêmes à qui elle est destinée ? Chaque peuple, selon sa culture, ses us et coutumes, a forgé sa propre tradition de rédaction des textes juridiques. Avec bonheur parfois,lorsque l’accent est mis sur la clarté, la concision et la précision du message. Mais, le plus souvent, lorsque dans le même texte sont conjugués lourdeur, maladresse et verbiage, c’est au détriment du citoyen, de l’usager que s’exprime le droit. (J.C. Gémar, 2005 : 2)
La France travaille depuis plusieurs années dans le processus de simplification du vocabulaire juridique et administratif.
Une loi du 3 janvier 1968, propose des réformes du droit des incapables majeurs avec le remplacement de l’expression incapable majeur par celle de majeur protégé. Le but étant d’éviter le terme humiliant incapable. De même, la loi du 5 juillet 1996 propose la modification de plusieurs articles du Code civil concernant la déchéance de l’autorité parentale. Le terme déchéance est remplacé par celui de retrait total. Il s’agissait à ce niveau d’un souci d’ordre sociologique. Mais sur le plan sémantique, en 1975, le nouveau Code de procédure civile voit le remplacement de l’expression Exploit d’huissier de justice par celle de Acte d’huissier de justice. Le terme exploit était considéré comme désuet et peu clair pour les citoyens. Certains termes sont définitivement rayés du langage juridique, sans être remplacés par de nouveaux. Cest le cas du mot pénitencier qui n’existe plus dans le langage juridique français actuel, car ce type de travaux forcés ne se pratique plus en France. Par ailleurs, une loi du 2 juillet 2003 habilite le gouvernement français à simplifier le droit. Toutefois, ainsi que le note Schmidt (2007 : 1) :
Il ne faut pas oublier que le langage juridique français est employé en France bien sûr, mais est également appris dans de nombreux pays du monde entier. Le processus d’élargissement de l’Union européenne, avec l’ouverture à dix nouveaux membres le 1er mai 2004, ainsi que l’arrivée de la Roumanie et de la Bulgarie dans l’Union le 1er janvier 2007 montre l’importance de cerner les difficultés du langage juridique français.
Le Cameroun qui a hérité du système juridique français appartient à ce grand groupe appelé à cerner ces difficultés du langage juridique assez perceptibles dans les actes authentiques des acteurs judiciaires.
II-2. Le cas du Cameroun
Pour parler du langage juridique francophone au Cameroun, il convient d’abord de présenter brièvement la situation linguistique camerounaise depuis les années d’indépendance.
II-2.1. La situation linguistique du Cameroun
a) Les langues officielles
Après son indépendance en 1960, le Cameroun verra la réunification le 1er Octobre 1961 de l’ancien Cameroun sous tutelle britannique et de l’ancien Cameroun sous tutelle française. Aussitôt, s’installe un bilinguisme institutionnel dont la volonté est de consolider l’unité nationale par la composante linguistique. Le français et l’anglais deviennent alors les deux langues officielles que l’administration utilise pour communiquer avec les citoyens. Ce statut demeure jusqu’aujourd’hui ainsi que le stipule la Constitution :
[i]La République du Cameroun adopte l’anglais et le français comme
Langues officielles d’égale valeur. Elle garantit la promotion des langues nationales.[/i]
On a donc d’une part les langues officielles, et d’autre part les langues nationales. La situation du bilinguisme officiel donne naissance à deux systèmes juridiques : le droit d’expression anglophone appelé Common Law, et le droit d’expression francophone appelé Droit civiliste. Nous nous intéresserons au langage du droit d’expression francophone dans ce travail. Mais avant de commencer, nous allons voir la situation des langues nationales camerounaises.
b) Les langues nationales
Le Cameroun est un pays africain caractérisé par une diversité culturelle et linguistique rarement rencontrée. Tabi Manga (2000 : 69) pense qu’incontestablement, la République du Cameroun présente une configuration unique dans tout le continent africain du fait de son bilinguisme officiel français et anglais. Il faut ajouter en outre une diversité incomparable des langues nationales. En plus d’un nombre impressionant de parlers, on y retrouve toutes les grandes familles linguistiques africaines. Mais la coexistence entre ces langues camerounaises et le français n’est guère pacifique. Ainsi que le note Onguene Essono (2001 : 1),
La langue française côtoie près de 300 langues camerounaises. Ces langues subissent mutuellement une influence qui en modifie la structure, la syntaxe et le statut. L’interaction entre le français et les langues camerounaises conduit à son enrichissement, mais aussi à une fabrication lexicale constituée de néologies, de traduction et de calques.
Zang Zang (1998 : 21) distingue trois grands regroupements sociolinguistiques donnant naissance à trois français camerounais :
(1)-Le français bamiléké, parlé par les locuteurs originaires de la province de l’ouest, par ceux du département du Mungo dans la province du littoral et par d’autres locuteurs bamiléké disséminés à travers les dix provinces du Cameroun. Ce français se caractérise par l’introduction, dans le français standard, des termes appartenant aux langues nationales, ainsi que le témoigne cette phrase :
Il faut un mouvement régulier qui décolle légèrement le mwango du palmier où sont les pieds du grimpeur. (p. 214).
Le mwango, introduit dans le français est un mot douala qui désigne la corde avec laquelle l’on grimpe sur le palmier à huile ou sur le cocotier.
(2)-Le français beti qui est celui parlé par les populations originaires de la province du centre et du sud. Il est également partagé par toute la Guinée équatoriale et le nord du Gabon. Les phrases suivantes illustrent ces difficultés :
Le directeur a décidé de renvoyer Abomo parce qu’elle a le ventre. (p.309).
« Elle a le ventre = elle est enceinte. »
Pourquoi ne pas renvoyer aussi ce garçon qui a donné ce ventre à Abomo ?(p.309).
(3)-Le français dit « nordiste », parlé par les populations vivant dans la partie septentrionale du Cameroun qui comprend les provinces de l’Adamaoua, du Nord et de l’Extrême-Nord. En voici un exemple illustratif :
Je ne peux pas accepter que ma soeur épouse un gadamayo. (p. 210)
En fufuldé, le mot gadamayo désigne un étranger.
Il s’agit là des formes et constructions liées à la création lexicale, aux emprunts, aux calques qui exercent une grande influence sur le français standard.
Ces exemples fournis viennent pour la plupart de conversations, discussions, entretiens radiophoniques et télévisés. Mais de plus en plus, on rencontre ces formes dans des journaux et autres situations formelles de communication. C’est ce que Ladislas Nzesse (2003) souligne en étudiant cette dialectisation du français à travers la presse écrite.
Dans son corpus, il a pu obtenir des cas liés aux aspects lexico-sémantiques, morpho-syntaxiques et énonciatifs, comme en témoignent ces exemples :
- attaquant : « débrouillard ». Les attaquants souffrent beaucoup. En
restant à la maison pendant deux semaines à cause des villes mortes, nos activités
ne tournent pas. (Challenge Hebdo, Hors série n° 21, 1991 : 6).
- attacher le coeur : « être courageux ».[i] Bon chef… voilà ta bière, attache le
coeur ! tu sais que c’est nous nous [entre nous] tant que nous somme en route[/i]. (Le
Messager Popoli, n° 721, 2002 : 2).
-[i]On te mélange avec ton argent et on t’enferme [pour « on t’enferme, toi et
ton argent »[/i] ]. (Le Messager Popoli, n°721, 2002 : 2).
-Pour moi quoi là dedans : « cela ne me concerne pas ». Pour moi quoi là
dedans ils n’ont qu’à se tuer. (Le Messager Popoli, n° 772, 2003 : 10).
Pour Onguene Essono (2001 : 2), ces impropriétés émaillent le langage quotidien et empêchent quelque fois la communication avec les locuteurs natifs du français.
En somme, la langue française au Cameroun subit des transformations lexicales, sémantiques et morphologique qui ont également une incidence sur les discours de spécialité dont le langage juridique.
II-2.2. Etat actuel du langage juridique francophone
Pour analyser l’état actuel du langage juridique francophone au Cameroun, nous avons choisi des extraits d’actes judiciaires récents.
a) Sur le plan lexical
Soit le contenu d’un acte d’huissier de justice dont le titre est :
Signification d’un jugement
Selon le dictionnaire T.L.F. , une s[i]ignification[/i] est ce que signifie, manifeste ou indique une chose, un fait matériel. Dans ce sens, ce terme est synonyme de sens.Il désigne aussi ce que signifie un ensemble de signes, un propos ou un texte. On parle alors de la signification d'une expression, d'une leçon, d'un mythe, d'un oracle, d'une phrase, d'une prophétie; comprendre, pénétrer la signification d'un texte.
Par jugement, on entend un point de vue, une opinion. L’ action de juger; audience au cours de laquelle une affaire est jugée ou alors un avis motivé donné par quelqu'un ayant compétence officielle, autorité reconnue sur quelqu'un, sur quelque chose. On serait donc tenté de comprendre par « signification d’un jugement », le sens contextuel d’un jugement ; définition d’un point de vue explication d’une opinion sens d’une décision de cour, ou d’autres acceptions encore.
Peut-on ainsi procéder sans risque de passer à côté du message ? Aussi la compréhension de ces termes semble-t-elle nécessiter la prise en compte de la situation d’énonciation, qui dépasse le cadre de la phrase.
Dans le langage juridique , une signification est une notification officielle d’une assignation à comparaitre en justice ou d’une décision de justice qui est faite par acte d’huissier. Alors que par jugement on entend toute décision rendue par une juridiction de premier degré, qui ordonne de payer, de faire ou de ne pas faire ; ou encore qui prend une mesure d’instruction ou d’exécution. Il est ainsi difficile de comprendre un tel énoncé si l’on intègre pas des paramètres contextuels.
De même, dans les séquences :
J’ai signifié d’une expédition certifiée conforme du jugement.
[i]Statuant publiquement, contradictoirement à l’égard de toutes les parties.
Je lui ai remis et laissé copie du présent exploit[/i].
En considérant les termes expédition, contradictoirement et exploit comme respectivement (Dictionnaire cité supra) :
-l’action d’expédier quelque chose, de confier une lettre, un paquet, un colis à la poste ou à un transporteur ;
-illogiquement, inconséquemment ;
-Action d’éclat, courageuse, héroique accomplie à la guerre. Action remarquable, exeptionnelle, dépassant les limites habituelles.
on a certes une idée, mais qui passe outre le message véhiculé par la phrase dans sa situation de production.
En dépassant le cadre de la phrase pour se situer à celui l’énoncé et donc, au contexte de production, en justice, une expédition est une copie dite aussi ampliation d’un acte reçu par un officier ministériel ou par le secrétaire greffier d’une juridiction. Alors que pour le langage procédural,
« contradictoire » qualifie le fait que dans le cours d’un procès, chacune des parties a été mise en mesure de discuter à la fois l’énoncé des faits et les moyens juridiques que ses adversaires lui ont opposés. Le terme exploit, remplacé par celui d’acte dans le langage juridique français depuis 1975 pour désuétude, mais encore utilisé au Cameroun en 2007, renvoie à un acte d’huissier de justice.
Ces premiers exemples témoignent des problèmes de lisibilité et de compréhensibilité liés à la polysémie des mots. Le langage juridique ayant tendance à attribuer des significations parfois en déphasage avec le sens courant. Il en va de même des constructions syntaxiques.
b) Sur le plan syntaxique
Soit l’énoncé :
J’ai, Maître X, Huissier de justice près la cour d’appel du sud et des tribunaux d’Ebo, y domicilié et soussigné, Etude sise face Z, signifié et remis copie à Monsieur Y en service à l’agence FNE d’Ebo, y domicilié, en son domicile où étant et parlant à sa personne qui reçoit mais refuse de viser, d’une expédition, etc..
ou encore cet extrait de discours juridictionnel :
Attendu que dans son mémoire en duplique reçu au greffe de la Cour de céans le 10 juin 2003, la SC, défenderesse au pourvoi, déclare soulever «in limine litis» et à titre principal l'irrecevabilité du présent pourvoi aux motifs qu'aux termes de l'article 28 (2) du Règlement de procédure susvisé, «mention doit être faite de la date à laquelle la décision attaquée a été signifiée au requérant» ; que selon le moyen, le recours de Monsieur Y contient pas la copie de l'exploit de signification du jugement attaqué ; que conformément à la jurisprudence constante de la Cour, il échet de déclarer ce pourvoi irrecevable,etc..
Ces extraits présentent des phrases anormalement longues et dont la structure ne semble obéïr à aucune norme de la phrase française.
Comment saisir le message contenu dans de telles constructions de phrases et utilisations de termes ?
Un autre facteur qui influe sur le français en général, et dans une mesure le langage juridique francophone, est le statut sociolinguistique du français au Cameroun, tel que nous l’avons évoqué plus haut.
c) Impact des langues nationales
Le statut socio-linguistique du français au Cameroun a une influence sur les français de spécialités, tant il est vrai que ce sont les mêmes locuteurs qui interviennent à tous les niveaux. D’une manière presque peu consciente, ils laissent s’infiltrer dans le discours formel ces calques et emprunts des langues nationales. Considérons cet extrait d’un acte juridique.
Attendu que le requérant occupe paisiblement une parcelle de terre sise à Koungo Mengo au lieu dit Obik, sur laquelle il entretient actuellement une plantation contenant des arachides et diverses autres cultures vivrières, etc.
Dans cet énoncé, on perçoit le substrat linguistique et culturel du locuteur, qui pour un français natif, peut poser des problèmes sémantiques certes minuscules, mais présents tout de même.
En considérant l’expression parcelle de terre , il faut comprendre que l’énonciateur avait le choix entre cette expression et parcelle de terrain. L’une de ces expressions désigne pourtant mieux la situation : c’est la deuxième : parcelle de terrain. Pour comprendre le choix de cet huissier, il faut interroger sa langue qui est le beti ; et qui n’a qu’un seul terme pour désigner terre et terrain. Le locuteur, partant de ce principe, ne perçoit pas la nuance en français et pense qu’il peut utiliser l’un ou l’autre terme. Ce qui n’est pas différent des emplois camerounais :
« J’entends comment mon pied me fait mal. Tu comprends comment il y a du piment dans la sauce ? » (Zang, op.cit p. 282), qui ne permettent pas de bien cerner l’opposition entre le verbe entendre et le verbe comprendre.
Il y a là, une influence du dialecte sur le français. Il en est de même de l’expression plantation contenant les arachides, qui aurait pu être désignée par champ d’arachides, car c’est bien de cela qu’il est question dans ce contexte. Mais notre énonciateur a traduit du beti en français afup ebele owono, littéralement : « champ contenant les arachides ». Ce qui ne prend pas en compte la nuance sémantique entre les termes plantation et champ, le beti n’ayant qu’un terme pour désigner les deux mots. Peut-on véritablement comprendre un tel énoncé sans tenir compte du contexte et des connaissances extralinguistiques ? C’est un autre facteur d’opacité de la langue française en général, et par ricochet, le langage juridique francophone au Cameroun. D’où les questions de savoir :
-Comment accéder à la compréhension en vue de la simplification et d’une meilleure lisibilité du discours juridique francophone au Cameroun,
-Quels méthodes et outils utiliser pour l’étude et l’apprentissage d’un tel langage dans un contexte multilingue et multiculturel comme le Cameroun.
Autant de questions auxquelles nous nous chercherons à répondre à travers une méthodologie structurée en quatre articulations.
III- Méthodologie
Les difficultés du langage jurique étant liées aussi bien aux paramètres linguistiques, extralinguistiques et contextuels, nous nous proposons de l’étudier par l’Analyse de discours. Elle se définit comme l'analyse de l'articulation du texte et du lieu social dans lequel il est produit.(car) Le texte seul relève de la linguistique textuelle ; le lieu social, lui, des disciplines comme la sociologie ou l'ethnologie. Mais l'analyse de discours en étudiant le mode d'énonciation, se situe elle à leur charnière. (Maingueneau (1998 : 1)
Pour mener ce travail, nous procéderons comme suit :
1-La collecte des données :
Il s’agira de recueillir des actes et textes juridiques susceptibles de fournir des éléments pour la constitution du corpus de travail. Ces textes devraient provenir de diverses juridictions du Cameroun, de façon à obtenir des spécificités socioculturelles et linguistiques.
2-Le classement des données :
Ce sera le lieu de classer les informations par catégorie et par centre d’intérêt. Autrement dit, les difficultés seront présentées selon qu’elles sont liées à la syntaxe, à la sémantique, à la morphologie, à l’influence des dialectes ou aux données extralinguistiques.
3-L’analyse des données :
Nous nous proposons d’examiner les difficultés enregistrées dans le corpus que nous aurons obtenu. Cette analyse consistera à rechercher d’une part les raisons linguistiques et contextuelles de certains emplois ; et d’autre part les limites d’un tel fonctionnement de la langue. C’est à ce niveau principalement que nous convoquerons les méthodes d’analyse de discours telles l’approche syntaxique, l’énonciation, la pragmatique linguistique.
4-L’interprétation des données :
Ici, l’on procédera à un rapprochement entre les emplois de la langue, les exigences du discours juridique, les énonciateurs et le contexte socio-culturel de production des énoncés. Cette partie servira ainsi à justifier les hypothèses sur les moyens à utiliser pour une meilleure compréhension du discours juridique francophone au Cameroun ; ainsi que les propositions pour remédier à l’opacité de ce langage.
Telle est l’ossature de notre méthodologie qui, faute de corpus déjà constitué ne peut être démontré avec plus de détails. Elle représente le schéma des travaux antérieurs faits sur notre Cadre théorique : l’analyse de discours.
IV- Théorie : Analyse de discours
Plusieurs travaux de recherche ont été entrepris sur l’analyse de discours. Il s’agira pour nous de faire une brève revue des différents développements faits à ce sujet.
IV-1. Aperçu des travaux antérieurs
IV-1.1. Analyse de discours : Définition et tendances
La diversité des définitions et des approches de l’analyse de discours en font un objet difficilement maîtrisable et un champ de recherche presque instable. Sans remonter aux débat sur la définition du discours, nous dirons avec Maingueneau (1976 : 20) que par « discours », on entend des organisations transphrastiques relevant d’une typologie articulée sur des conditions de production socio-historiques.
L’analyse de discours est une approche interdisciplinaire qui emprunte de nombreux concepts aux champs de la sociologie, de la philosophie, de la psychologie, des sciences de la communications, de la linguistique et de l’histoire. Elle peut s’appliquer à des objets aussi variés que le discours politique, religieux, scientifique, artistique, juridique, etc., C’est une approche qui s’intéresse aux concepts, à la linguistique et à l’organisation narrative des discours oraux et écrits qu’il étudie. Elle est socio-sémantique, car elle prend en compte le contexte de l’énonciation, les caractéristiques des locuteurs ainsi que les caractéristiques sémantique de l’énoncé.
L’on relève cependant deux grandes tendances en analyse de discours :
La tendance anglosaxonne pour qui, Analyse de discours et Analyse conversationnelle sont assimilables. Cette tendance regroupe les interactionnistes, les ethnographes et les ethnométhodologues. Pour eux, il n’existe de discours que par une construction interactive, c’est-à-dire l’intervention de plusieurs interactants. Ils s’inscrivent en faux contre la tendance monologiste qui semble ne tenir compte que d’une instance de production du discours, une production à sens unique.
En somme, pour les interactionnistes, l’analyse de discours ne peut être que l’étude des interactions entre des locuteurs dans une situation de conversation. Il est notamment question de voir comment les forces locutives interagissent mutuellement.
La tendance européenne quant à elle axe la réflexion sur le mode d’organisation textuelle et la situation de communication à travers les genres écrits et oraux. C’est dans cette optique que se situe Maingueneau pour qui, faire l’analyse de discours revient à étudier l’organisation des textes, ainsi que le cadre dans lequel ils sont produits. Mais Reboul et Moeschler (1998 : 36), dans le cadre de la pragmatique du discours, estiment que le discours implique aussi des paramètres extralinguistiques qui sortent du cadre contextuel, et qui doivent être pris en compte. Ils suggèrent l’intégration de la dimension pragmatique dans l’Analyse de discours C’est cette tendance européenne qui nous intéressera dans ce travail.
Le travail d’étude des textes qui dépasse le niveau de la phrase pour se situer à l’énoncé a pour principal objectif de montrer comment les énonciateurs s’impliquent dans leurs énoncés. Car,
[i]Tout énoncé avant d’être ce fragment de langue naturelle que le linguiste s’efforce d’analyser, est le produit d’un événement unique, son énonciation, qui suppose un énonciateur, un destinataire, un moment et un lieu particuliers. Cet ensemble d’éléments définit la situation d’énonciation. ( Maingueneau, 1997 : 1).
Cette dimension qui prend en compte la situation d’énonciation a longtemps été appliquée sur les texte littéraires[/i]. Maingueneau se penche sur le cas des discours constituants.
IV-1.2. Analyse des « discours constituants »
Toute société est régie par de multiples productions verbales. Chacune de ces productions est sous-tendue par une forme d’expression particulière liée aux faits linguistiques et institutionnels. La fonction des discours constituants est de légitimer ces productions verbales multiples d’une société. Il s’agit des discours religieux, philosophique, scientifique, littéraire, juridique, etc. (Maingueneau, 2006)
Cette étiquette de « discours constituant » s’appuie sur une intuition banale : il y a dans toute société des paroles qui « font autorité », parce qu’elles se réclament d’une forme de transcendance, qu’elles n’ont pas d’au-delà. Ces discours « constituants » sont ceux qui donnent sens aux actes de la collectivité ; ainsi garants des multiples autres, ils possèdent un fonctionnement singulier : zones de parole parmi d’autres et paroles qui se prétendent en surplomb de toute autre. Discours limites, placés sur une limite et traitant de la limite, ils doivent gérer textuellement les paradoxes qu’implique leur statut. (Maingueneau, 2006 : 6)
Ce statut est une volonté d’organisation des sociétés humaines par rapports à leurs idéaux. Le discours religieux fonde la Foi, le discours philosophique fonde la Raison, le discours scientifique fonde la Nature et le discours juridique fonde la Loi. La particularité de ces discours nécessite une approche d’étude tout aussi particulière, susceptible de rendre compte des réalités propres à leur « constituance ». Et à Maingueneau (op.cit. : 8) de conclure qu’une analyse de la constitution des discours constituants doit s’attacher à montrer l’intrication de l’intradiscursif et de l’extradiscursif, placer au centre une activité énonciative qui ne fait qu’un avec la manière dont elle gère sa propre émergence. À travers les opérations par lesquelles s’institue le discours, s’articulent l’organisation textuelle et l’organisation institutionnelle que tout à la fois il présuppose et structure.
Un accent particulier est ainsi mis sur les rapports que ces discours entretiennent d’abord avec leur propre constitution, puis avec les autres discours. C’est pour tout dire la prise en compte des relations horizontales dans l’analyse de discours :
S’agissant de discours constituants, les ressources langagières mobilisées ne peuvent être des instruments neutres, mais elles sont investies comme celles qui sont appropriées à l’univers de sens que prétend imposer le positionnement concerné. Les textes ne se développent pas dans la compacité d'une langue, mais à travers l’interlangue, l’espace de confrontation des variétés langagières : variétés « internes » (usages sociaux variés, niveaux de langue, dialectes...) ou variétés « externes » (idiomes " étrangers" ( ibid )
Cette dimension de l’interlangue, des variétés langagières et usages sociaux, est très importante pour le cas de notre recherche. Il est précisement question de voir comment le discours juridique francophone fonctionne dans cet interdiscours où il doit co-exister avec les variables sociolinguistiques dus au contexte camerounais. De nouveau, ressort le problème de la force institutionnelle et de la composante linguistique ainsi que le précise Maingueneau. ( 1995 : 41)
[i]Une réflexion sur la constitution des discours constituants doit opérer sur deux dimensions inséparables :
- La constitution au sens juridico-politique, l'action par laquelle le discours s'instaure en construisant sa propre émergence dans l'interdiscours.
- La constitution au sens d'un agencement d'éléments formant une totalité textuelle, corrélat d'une cohérence et d'une cohésion discursive[/i].
Notre contribution à cette réflexion consistera à montrer la manière dont le discours juridique, si complexe dans son ensemble, fonctionne dans des sociétés caractérisées par la diversité culturelle et linguistique. Car, ainsi que le note Damette (op.cit. : 4).
le droit est intimement lié à la langue dans laquelle il se dit. Il véhicule au sein de chaque nation, un système de valeurs, un mode de pensée, ainsi qu’un type de société spécifique.
Notre tâche consistera à mettre en évidence la complexité du discours juridique francophone au Cameroun, ainsi que des propositions de remédiation.
Références bibliographiques
CORNU G. ( 2005), Linguistique juridique, Paris, Montchretien.
DAMETTE E. (2007), Didactique du français juridique. Français langue étrangère à visée professionnelle, Paris, Harmattan.
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Posté le 06.03.2008 par azedgard
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Etude de texte. La Place, Annie Ernaux.
Edgard ABESSO ZAMBO, Université de Bergen, Octobre 2007
Le texte qui fait l’objet de notre étude est extrait du roman La Place d’Annie Ernaux. Dans cet extrait, la narratrice relate en les revivant, les circonstances de son admission à l’examen pour le professorat, et celles de la mort de son père. Le désir de rendre compte de la compassion des uns et des autres en cette dernière circontance, l’expression des émotions personnelles amènent la narratrice à convoquer régulièrement le discours rapporté et des indices particuliers de l’énonciation. Aussi notre analyse prendra-t-elle pour outils ces deux principales approches qui constitueront l’ossature de notre travail.
1. Le discours rapporté
Encore appelé « discours représenté », le discours rapporté revoie aux différentes manières de représenter dans une énonciation, d’autres actes d’énonciation. Selon Backhtine (1977 : 161), le discours rapporté c’est le discours dans le discours, l’énonciation dans l’énonciation, mais c’est en même temps, un discours sur le discours, une énonciation sur l’énonciation.
Il sera question pour nous de voir comment fonctionnent ces interdiscursivité et intradiscursivité dans cet extrait de La Place.
1.1. Le discours direct rapporté
C’est l’insertion dans une énonciation, d’une autre énonciation transposée fidèlement et mise entre guillemets. Après le discours direct libre (DDL), c’est ce type de discours qui prédomine dans ce texte. On peut cependant le représenter en trois catégories :
- Le discours représenté diaphonique, représentant le discours de l’interlocuteur direct du locuteur ou narrateur. C’est les cas de « Vous les avez traînés, vos élèves » (p. 11), « Madame, je vous félicite » (p. 12) « Il était beau garçon, tu sais, étant jeune » (p. 17), « Te rappelles-tu quand ton père te conduisait sur son vélo à l’école ? » (p. 21). La narratrice représente ici les propos de ses interlocuteurs directs : l’inspecteur, sa mère et son oncle.
- Le discours représenté polyphonique, représentant les paroles des personnages qui ne sont pas des interlocuteurs immédiats du locuteur / narrateur (Eddy Roulet et alii, 2001 :286). C’est le cas de : « Il a vraiment fait vite » (p. 14), « cache ta misère, mon pauvre homme » (p. 15), « Il est plus gentil comme ça » (p.15), « grand-père fait dodo » (p. 15), « Il a drôlement fait vite » (p. 17), « Alors, il s’est laissé aller, le patron » (p. 17), « vie d’honnêteté, de travail » (p. 20). La narratrice représente les différente voix qui sont intervenues lors de ces obsèques, et qui dans le texte ont une valeur référentielle, contrairement au diaphonique dont la fonction est impressive.
- Le discours rapporté autophonique (Roulet, op. cit. P. 288) qui représente les discours de la narratrice elle-même au moment de l’événement en tant que personnage. C’est le cas de : « Maintenant, je suis vraiment une bourgeoise » (p. 23) et « il est trop tard » (p. 23), « Il faudra que j’explique tout cela » (p. 23). Ici, la narratrice adulte représente son propre discours lors des événements.
Ce discours rapporté direct met en évidence tous ceux qui se sont prononcés, de près ou de loin sur les décès du père de la narratrice. De peur de tronquer des messages d’une si grande portée, la narratrice choisit de les reproduire fidèlement. Comportement différent dans le discours indirect rapporté.
1.2. Le discours indirect rapporté :
C’est la reprise d’une énonciation en la transformant relativement, sans en changer le contenu. Il s’agit d’un discours direct ayant subi des modifications syntaxiques, notamment par le changement du système d’énonciation et l’introduction des verbes de parole, suivis de complétives. Dans ce texte, la narratrice rapporte aussi bien ses propos que ceux des autres. C’est le cas de : J’ai écrit à mes parents que j’étais professeur « titulaire » (p .12). Ma mère m’a répondu qu’ils étaient très contents pour moi (p. 12). Ma mère a pensé qu’on pourrait le revêtir du costume qu’il avait étrenné... (p. 14). Ma mère était dans un état de grande excitation et m’a confié que, la nuit d’avant, mon père avait tâtonné vers elle pour l’embrasser...(p. 16). Il y a ici, la volonté pour la narratrice de retraduire la parole de sa mère pendant cette triste circonstance. A chaque fois, un verbe introducteur et une conjonction introduisant la complétive : j’ai écrit...que ; Ma mère a pensé qu’... ; Ma mère... m’a confié que...
Comme on peut le constater, ici, la narratrice prend le risque de transformer les propos de sa mère, de son oncle, ainsi que les siens, n’y trouvant pas d’inconvénient, vu le lien de famille. Ce qu’elle n’ose pas faire pour les autres qui ne sont pas de la famille. (cf. Supra)
Quant aux discours direct libre et discours indirect libre, le premier sous-tend tout le reste de l’instance narrative du texte ; alors que le second, rare et complexe dans l’usage, est la superposition de deux voix : celle du narrateur et celle d’un personnage. C’est le cas que nous avons dans la séquence :
Avec le commentaire des employés sur la meilleure façon de s’y prendre, pivoter dans le tournant,etc, (p. 19).
où la voix de la narratrice se confond avec celles des employés, une manière pour celle-ci, de partager les difficultés rencontrées par ces employés.
En somme, la narratrice use du discours rapporté dans ce texte pour faire vivre la triste ambiance de la mort de son père. Les différentes voix à travers ces discours sont autant de témoignages faits sur la circonstance. Tel un lieu de deuil, quoi de plus normal que ce texte soit le reflet des différentes voix qui pleurent l’être perdu. L’émotion est grande et le souvenir encore vif dans l’esprit de la narratrice qui n’hésite pas de s’introduire dans le texte par des indices énonciatifs.
2. L’énonciation
Elle se définit comme « la mise en fonctionnement de la langue par un acte d’utilisation. » (Maingueneau, 1997 :1). Dans ce sens, elle suppose entre autres un énonciateur et la production d’un énoncé. Dans ce texte, nous allons nous occuper des marques de l’énonciateur et des plans d’énonciation.
Cet extrait se veut la relation d’un événement passé. Mais dans sa profondeur, ce n’est point évident. La narratrice est présente dans son énoncé à travers les indices de première personne : « je », « mon », « ma ». Marques par excellence du discours, mais aussi des récits autobiographiques. C’est bien de cette dernière qu’il est question ici. Mais deux faits méritent d’attirer l’attention : l’emploi des temps verbaux, et les niveaux d’énonciation.
Le texte s’ouvre sur le passé composé, temps de l’accompli qui a toutefois une influence sur le présent : « j’ai passé », « j’ai attendu » (p. 11). Introspection de la narratrice qui veut surtout revivre le souvenir resté présent dans sa mémoire. Suit l’imparfait pour relater les faits et décrire les circonstances de l’examen pour le professorat, et du deuil. Mais l’alternance passé composé / imparfait de l’indicatif est remarquable. L’imparfait exprime tantôt la durée des actions « Ils chuchotaient sur la maladie et la fin brutale » ; tantôt l’itératif : « Ils montaient avec ma mère et moi » (p. 15). Autant d’actions dont l’intérêt est de rendre compte des différents mouvements dans lesquels la famille endeuillée est engagée. Il y a donc régulièrement souvenir et compte rendu. Un compte rendu sans passé simple, temps par excellence du récit !
Du souvenir de l’examen à la mort du père, on tombe dans le présent dit de narration « Mon père est mort ». Puis, passé composé « Ma mère est apparue » et non « ma mère apparut ». Tout le texte repose sur cette alternance entre l’imparfait et le passé composé auxquels on peut adjoindre le plus-que-parfait. Somme toute, l’emploi du « parfait » qui selon Benvéniste (1966 : 238) désigne la classe entière des formes composées dont la fonction consiste à présenter le notion comme « accomplie » par rapport au moment considéré et la situation « actuelle » résultant de cet accomplissement temporalisé. On peut ainsi comprendre qu’il y a surtout le souci de rappeler et de décrire les souvenirs, moins que de les raconter.
Si le « je » est parmi les éléments diacritiques entre le récit et le discours, cet indice est ici ondoyant et divers. Il est d’abord « la désignation d’un personnage qui se trouve référer au même individu que le narrateur » (Maingueneau, 2003 : 57). C’est le cas de « J’écoutais à peine, me demandant si tout cela signifiait que j’étais reçue » (p. 12).
Mais les séquences : « Je ne sais plus si la scène du lycée de Lyon... » (p. 13), « Je ne me souviens pas des minutes qui ont suivi » (p. 13), et « Je ne me souviens pas du médecin de garde qui a constaté le décès » (p. 16) « je » représente bien la narratrice adulte au moment où elle rend compte de ces souvenirs. Loin donc d’une autobiographie à narration excentrée, nous avons une narratrice qui intervient dans le texte par un « je » du discours. Conséquemment dans le texte, deux niveaux de narration : le discours et le récit modéré, car davantage introspectif.
Au final, autant d’éléments caractéristiques d’une situation d’énonciation complexe aussi bien par l’aspect de verbes employés, le caractère polyphonique et multidimensionnel du « je », et le jeu habile entre récit et le discours. Toutes choses ayant permis à une narratrice de revivre ses souvenirs en les partageant.
Cet essai d’analyse aura permis de partager l’émotion exprimée par la narratrice. A travers le discours rapporté, elle a voulu mettre en exergue la diversité des voix ayant exprimé leur compassion en cette douloureuse circonstance. L’énonciation, dominée par le « parfait » témoigne du souvenir qui reste encore gravé dans la mémoire de la narratrice qui exprime son désarroi par l’omniprésence dans le texte des indices de la première personne. Histoire singulière, souvenir enduré, souvenir partagé.
Mots-clés : Discours rapporté, Enonciation, Analyse de discours.
Références bibliographiques
BACKHTINE M., Le marxisme et la philosophie du langage, Paris, Minuit, 1977
BENVENISTE E., Problèmes de linguistique générale, 1, Paris, Gallimard, 1966
ERNAUX A., La Place, Paris, Gallimard, 1983
MAINGUENEAU D., Eléments de linguistique pour le texte littéraire, Paris, Dunod, 1997
MAINGUENEAU D., Linguistique pour le texte littéraire, Paris, Armand Colin, 2003
ROULET E. et alii, Un modèle et un instrument d’analyse de l’organisation du discours, Peter Lang, 2001.
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Posté le 06.03.2008 par azedgard
Exposé présenté par Edgard ABESSO ZAMBO, le 08 juin 2007, Université de Bergen.
Le problème du statut existentiel de l’homme en tant que être a toujours été au centre des préoccupations de l’humanité tant dans le domaine de la philosophie que celui de la littérature. Dans ce dernier cadre, l’on n’ a cessé de s’interroger sur la représentation de l’homme dans l’oeuvre littéraire compte tenu de son environnement et de la complexité de son être. C’est dans ce sens que des siècles littéraires se sont succédé, réflétant ainsi l’évolution et la révolution de la penséé sur le sujet littéraire, et par ricochet sur l’homme même. Dans cet exposé qui porte sur le problème du « sujet » dans la modernité, notre tâche consistera dans un premier temps à voir l’évolution de la pensée sur le « sujet » ; par la suite nous nous pencherons sur les différentes façons dont Sarraute et Baudelaire abordent respectivement le problème ; et enfin interroger l’intérêt littéraire y relatif ainsi que l’actualité de la question.
I - Du moi philosophique et psychologique au « sujet littéraire ».L’évolution de la pensée philosophique a, dans l’histoire, influé sur plusieurs autres domaines de la vie. La réflexion sur le statut de l’homme comme sujet a intéressé les rationalistes dont Descartes. Partant du doute universel, Descartes a voulu trouver la vérité dans les sciences et l’existence du sujet humain. La pensée cartésienne fondée sur la remise en question permanente de tout ce qui existe le conduit à la certtude de l’homme comme sujet pensant. Il est ainsi arrivé à la formule célèbre « je pense donc je suis ».
Cette formule - la plus célèbre de toutes en philosophie - découle logiquement de la généralisation du doute. Car si je peux douter de toutes choses, y compris des vérités mathématiques, je ne peux pas douter que je doute, ou que c'est moi qui doute. Par conséquent, ce moi qui doute existe. Certes, il n'existe peut-être pas « en chair et en os », puisque l'existence des choses sensibles a été mise en doute, il se peut que je rêve et que tout ce que j'attribue à ma nature soit faux. Mais il est impossible que, pensant voir toutes les choses, je ne sois pas ou je n'existe pas, moi qui pense ainsi les voir, les toucher et les sentir. Selon Descartes, il n’ y a de sujet que par la raison, sa conscience d’être.
Mais Sigmund Freud, que l’ on a souvent placé aux côtés de karl Marx et de Nietzsche comme l’ un des trois penseurs ayant induit le doute dans la conception philosophique classique du sujet par Descartes et kant, viendra révolutionner cette pensée dans le cadre de sa psychanalyse, montrant que le sujet humain n’était pas que conscient. Il fait ainsi intervenir les notions de « ça », « surmoi » aux côtés du « moi » ; montrant que certaines instances échappent à la raison. Il s’agit de l’instance de pulsions (ça), et la censure sociale et sociétale (surmoi).Aussi verra-t-on s’ajouter à la conscience, le préconscient et le subconscient.
Ces positions vont influencer la pensée et le sujet littéraire. On assistera alors d’une part à un sujet conscient, sûr de lui-même, en situation ; et plus tard, un sujet anonyme, jeté dans un monde qu’il ne maîtrise presque pas. Cette révolution sera remarquable dans tous les genres littéraires à travers les siècles dont celui de la modernité.
I- La problèmatique du « sujet » dans la modernité littéraire
Le terme modernité qui s’applique à plusieurs domaines désigne d’une façon générale la création du nouveau, suivi plus ou moins de la remise en cause du traditionnel. Dans le cadre de l’esthétique et de la théorie littéraire, Baudelaire, après Balzac et Chateaubriand pense que la la modernité, c’est le fugitif, le transitoire, le contingent, la moitié de l’art dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable . Le nouveau dont il est question ici va concerner l’art littéraire dans ses trois genres d’expression du point de vue aussi bien de la forme d’écriture que du fond, dont le « problème du sujet ». Cette problèmatique ne sera cependant pas abordée de la même manière par les écrivains. Aussi allons-nous présenter, pour les comparer, les différentes façons dont Sarraute et Baudelaire conçoivent le problème du « sujet ».
II-1- La conception sarrautienne du « sujet ».
Nathalie Sarraute pose le problème du sujet en s’opposant à la tradition romanesque classique. Selon elle, la modernité, exprimée par le nouveau, s’impose comme une nécessité. Car le sujet présenté par le roman type balzacien, qui se veut admirable par ses actions, ses prouesses, sa capacité à maîtriser aussi son environnement que son moi n’intéresse plus le lecteur qui reste, selon elle, passif devant ce type de personnage qui cesse d’être intéressant :
Les auteurs des romans traditionnels mettent leurs lecteurs en confiance ; ils leur donnent l’impression d’être chez soi, parmi des objets familiers. (N. Sarraute, 1996 : 1610).
Cette passivité qu’elle qualifie de « dangereuses délices » est la conséquence d’un sujet très équilibré, évoluant dans une intrigue linéaire.
.
Or pour Sarraute, le personnage moderne est appelé à tout perdre de sa vie, jusqu’à son nom. C’est un « je » anonyme qui est tout et qui n’est rien et qui n’est le plus souvent qu’un réflet de l’auteur lui-même. Il a usurpé le rôle du héros principal et occupe la place d’honneur. Les personnages qui l’entourent, privé d’existence propre, ne sont plus que des visions, rêves, cauchemars, illusions, reflets, modalités ou dépendance de ce « je » tout-puissant, conclut-elle.
Cette révolution du statut du sujet amène Stendhal à avancer : le génie du soupçon est venu au monde » ; et à Sarraute de conclure : « Nous sommes dans l’ère du soupçon ». Comment explique-t-elle ces mobiles.
Sarraute estime que le sujet est un être vide et constamment traversé par des tropismes qui sont des mouvements intérieurs, des actions invisibles d’attrait ou de recul provoqués par autrui et situés à la limite de la conscience. Ce sont ces mouvements qui conduisent les différents sujets-personnages, comme un vertige, les incitent à tout moment à essayer par n’importe quel moyen de se frayer un chemin jusqu’à autrui (op.cit, 1568). Ce sentiment de vacuité du sujet témoigne de la recherche d’une complémentarité, d’un équilibre. C’est l’expression d’une insuffisance dans le for intérieur du sujet.
Cette ambiguité du sujet est illustré dans le recueil de textes Tropismes, notamment le cinquième texte où Sarraute met en évidence un personnage uniquement représenté par le pronom personnel « elle », qui manque d’identité propre et évolue dans une action et un cadre urbain non précis. De même, dans le sixième tropisme, Sarraute met en scène les différentes relations socio-culturelles où les enfants sont écrasés par la société :
Quand on vivait près d’elle, on était prisonnier des choses, esclave rampant chargé d’elle, lourd et triste, continuellement gueté, traqué par elle.
Ici, le sujet est sous l’emprise du surmoi freudien, devant lequel il ne qu’être écrasé sans savoir pourquoi.(p.40)
Cette situation met le sujet dans une peur perpétuelle ainsi l’atteste la situation de ce personnage du texte IX :
Mais quoi donc ? Qu’était-ce ? Il avait peur, il allait s’affoler, il ne fallait pas perdre une minute pour raisonner, pour réfléchir. Et comme toujours dès qu’il la voyait, il rentrait dans ce rôle où par la force, par la menace, lui semblait-il, elle le poussait. Ils se mettait à parler, à parler sans arrêt, de n’importe qui, de n’importe quoi, à se démener... (p.58)
Qui ? Un personnage qui n’est représenté que par le pronom personnel. On serait tenté de dire que le sujet sarrautien est essentiellement grammatical.
On peut ainsi le comprendre, les tropismes mettent certes l’homme au centre de l’univers, car ils sont pareils chez tout le monde. Mais ils problèmatisent à un haut degrè la notion de maîtrise de soi, et donc du sujet qui devient une carapace vide du fait de leur passage. Le moi se trouve par le fait même, aussi bien effacé que valorisé.
A propos de l’effacement et de la valorisation, Sarraute présente dans le recueil Ici, cette situation ambigue du sujet. Ce déictique qui est aussi bien le titre du recueil que toute sa problèmatique met en évidence l’absurdité de l’exitence du sujet. Si « ici » situe l’énonciateur dans l’espace, il est aussi son absence, car il ne renvoie à rien de précis de ce sujet parlant. C’est donc une identification désidentifiante. Valerie Minogue(2000 :38-39) souligne à cet effet :
Je me souviens au moment où Nathalie Sarraute ne faisait alors que commencer Ici, elle m’a dit un jour : Eh bien, comme il n’y a de moi...impossible de dire je...je devrais dire ici. Quelle gageure que cela représente pour Sarraute ! Gageure, mais aussi développement logique de son projet littéraire de toujours, de sa campagne contre les conventions romanesques, et plus particulièrement contre le personnage. L’espace désigné par ici n’est donc à aucun moi. C’est l’espace du texte auquel nous autres lecteurs smmest si amicalement conviés .
Pour Sarraute, un locuteur n’est donc pas présent par ce déictique qui plutôt attire l’attention sur cet énonciateur. De même, cette instance peut désigner l’autre, l’ ailleurs, ainsi que l’atteste Sarraute (p. 145) :
Si, pourtant, comme dans les rêves,quand on est tout à fait certain que celui qui apparait sous l’aspect d’un inconnu est quelqu’un de familier, de très proche...C’est bien le même, c’est lui, on le sait, on ne s’en étonne même pas, et ce qu’on voit maintenant, qui ne ressemble pas, mais pas du tout à ici, qui n’a jamais eu cet aspect, c’est bien ici, à n’en pas douter, le même ici parcouru en tout sens de courant...
A en croire ces aspects, il n’existe pas selon Sarraute de sujet qui soit figé ou repérable. Il est tout et en même temps rien ; il peut changer et demeurer le même.
En somme, Sarraute conçoit le sujet comme une instance vide, qui permet la traversée des tropismes, nécessaires pour la communication avec autrui ; c’est un sujet toujours changeant, qui n’est rien mais tout, présent partout mais visible nulle part. Telle est la conception du sujet dans un cadre romanesque. Les faits se présentent-elles de la même façon dans ce genre particulier qu’est la poésie ?
II-2- L’idée baudelairienne du sujet
S’interroger sur la façon dont Baudelaire aborde le problème du sujet revient à examiner les contours et la vocation du genre poétique d’une manière générale ; et le cas précis de la poésie moderne baudelairienne.
D’une manière prosaique, la poésie peut être considérée comme un genre littéraire dont la fonction est l’expression des sentiments émanant des profondeurs d’un sujet souvent en proie à des tiraillements et chamboulements internes. Mallarmé (1884), le disant mieux la définit comme :
« l’expression, par le langage humain ramené à son essentiel, du sens mystérieux des aspects de l’existence : elle doue ainsi d’authenticité notre séjour et constitue la seule tâche spirituelle ».A Baudelaire (1976) d’ajouter :
Tout homme bien portant peut se passer de manger, de poésie, jamais.
Ces approches définitionnelles témoignent de la place centrale que le sujet occupe dans le domaine de la poésie. Or ce sujet est déjà nécessairement un être psychosomatique. Aussi la poésie moderne va-telle reposer sur cette dualité de l’homme à laquelle elle est soumise, ainsi que le note Baudelaire pour qui La dualité de l’art est une conséquence fatale de la dualité de l’homme. Considérez, poursuit-il, si cela vous plait, la partie éternellement subsistante comme l’âme de l’art, et l’élément variable comme son corps. Selon le poète, la pensée poétique moderne doit reposer sur cette dualité du sujet, qui à son tour doit être le reflet de l’art moderne. Idée qui sera développée dans la plupart des recueils de Baudelaire tel que le note Hugo friedrich (1976) :
Nous trouvons d’un côté : ténèbres, abîmes, angoisse, vide, désert, prison, froid, pourriture noire ; et de l’autre : élan, azur, ciel, idéal, lumière, pureté... Chaque poème ou presque est parcouru par cette antithèse ». C’est dans ce sens que lui-même parle d’ailleurs de deux postulations de la nature humaine :
Il y a dans tout homme, à toute heure, deux postulations simultanées, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan. L’invocation à Dieu, ou spiritualité, est un désir de monter en grade ; celle de satan, ou animalité, est une joie de descendre.
Baudelaire semble avoir fait sienne la dialectique platonicienne qui a pour fondement le dualisme individuel.
La dialectique pour Platon est la méthode pour parvenir au monde des Idées. C'est la méthode par laquelle la pensée s'élève jusqu'au monde des Idées et se meut dans ce monde. C'est le mouvement par lequel l'âme s'élève des choses sensibles aux Idées, puis parcourt et contemple les Idées et enfin, redescends dans le monde sensible pour y exercer une activité morale et politique. La dialectique revêt donc trois formes: celle ascendante, celle contemplante te celle descendante. Si le sujet baudelairien est à la quête permanente de l’infini par l’élevation de l’âme, c’est parce que ce monde n’est qu’une copie dégradée d’un monde réel, celui des idées. Le nouveau selon la tradition moderne serait alors la découverte grâce à une dialectique ascendante de l’âme de cet autre monde, celui divin, sublime, inconnu. D’où pour Baudelaire, le sujet doit descendre :
Au fond de l’inconnu pour trouver le nouveau
Toute la trame existentielle du sujet baudelairien réside dans la transcendance du monde sensible, du corps, du fini pour l’infini, le divin. D’où la priorité à l’imagination créatrice au détriment de la sensibilité du coeur qui n’est pas importante dans la création poétique.
Cette vue des choses sera vérifiée dans des poèmes tels « le confitéor de l’artiste ». Ici, Baudelaire présente un sujet pénétré par certaines sensations et tiraillé entre le désir de satisfaction, l’idéal, l’harmonie :
Grand délice que celui de noyer son regard dans l’immensité du ciel et de la mer ! Solitude, silence, incomparable chasteté de l »azur ! Une petite voile frissonnante à l’horizon... » ; et la rivalité qui crée le spleen :
« Et maitenant, la profondeur du ciel me consterne ; sa limpidité m’exaspère. L’insensibilité de la mer, l’immuabilité du spéctacle, me révolte... Ah ! Faut-il éternellement souffrir, ou fuir éternellement...
Il y a ainsi un véritable duel entre le poète et la nature, l’idée étant la présentation des deux visions du poète : la mélancolie et le spleen. De même, pour Baudelaire, le sujet est une entité faite de l’être et du paraitre ; et qu’il est difficile de pénétrer l’être qui reste une énigme. C’est cette idée que l’on retrouve dans le poème « les fenêtres » où le poète réalise une légende bassée sur le paraître, et relève la complexité du sujet en s’interrogeant sur le crédit d’une telle légende :
Peut-être me direz-vous : « es-tu sûr que cette légende soit la vraie ?
Il y a ici l’expression du conflit entre la surface et le for interieur, caractéristique du sujet baudelairien.
Ces conflits sont généralement à l’origine de l’état de peur dans lequel se met le sujet pour qui tout devient angoissant : C’est une telle illustration que l’on a dans le poème « Le gouffre » :
« Mainte fois de la peur, je sens passer le vent »
« J’ai peur du sommeil, comme on a peur d’un grand trou »
Eprouvant désormais cette mélancolie comme une sorte d ‘énergie créatrice, le sujet moderne doit renoncer à ses tentatives.
Le sujet baudelairien est somme toute un moi vivant dans un état perpétuel de déchirement, de tiraillement, de contradiction face dont il ne peut s’évader. Pour Baudelaire, là est se trouve tout l’art de la poésie.
II- 3- Approche comparative
Considérant ces deux conceptions du sujet selon Baudelaire et
Sarraute, on peut se rendre à l’évidence que les deux auteurs posent le problème du sujet en s’opposant à la tradition d’une part romanesque, et d’autre part, poétique. Pour les deux, le sujet moderne est un moi en proie à de nombreux traumatismes dus à son être et à son environnement. C’est un sujet instable, mobile, insaisissable, qui a presque tout perdu, mais dont le salut réside dans la recherche de l’élevation vers un monde idéal. Ils sont tous d’accord sur la coexitence conflictuelle du matériel et du spirituel. Mais Baudelaire est davantage favorable à l’idée d’une transcendance du moi pour le monde idéel, à la recherche du Beau qui n’ a d’autre finalité que lui-même.
Par ailleurs, alors que le sujet baudelairien tend vers l’infini, celui sarrautien cherche d’abord à établir un contact avec autrui. Mais sur le plan métaphorique, Baudelaire considère la foule, qu’il compare à une mer comme le lieu où le moi se confond avec les autres pour la recherche de la pluralité, de l’éclatement du moi.
Ainsi présentés, Baudelaire et Sarraute peuvent à juste titre être considérés comme de véritables figures de la modernité littéraire dont l’objectif est de redéfinir le « sujet ».
III – Intérêt littéraire et actualité
La littérature se veut toujours une activité de l’esprit ayant une intention aussi bien esthétique qu’éthique. Dans cette dernière dimension, elle a pour objectif d’inculquer au sujet humain, le principe du Bien. Aussi, elle n’aurait aucun sens si elle ne plaçait l’homme au centre de ses préoccupations. La problèmatique du « sujet » devient dès lors l’épicentre et l’hypocentre de son action. Il s’agit principalement de se demander quelle place accorder à l’homme dans la vie. Aussitôt, tous les acteurs de la vie se sentent interpélés. La réflexion actuelle permet à chacun de se demander quel doit être le prototype d’homme digne du temps concerné.
Aujourd’hui, avec les découvertes scientifiques, l’on assiste à une tendance à l’instrumentalisation du sujet humain qui, de plus en plus est victime de ses propres créatures. Il convient de repenser la place de l’homme de manière à ce qu’il recouvre son identidé, sa personnalité, sa dignité de seul être doué de raison.
Cette étude nous aura permis de voir comment la littérature oeuvre pour la redéfinition moderne de l’homme.
Rendu au terme de cette réflexion sur la manière dont les auteurs modernes dont Baudelaire et Sarraute abordent le problème du sujet,Baudelaire comme Sarraute estiment que le modèle classique ne répond plus aux aspirations de l’heure. Pour le premier, le sujet moderne est un moi qui oscille entre deux dimensions. Son existence consiste à chercher toujours à s’élever pour aller vers l’infini, le divin, bien qu’il soit toujours sujet à une chute : C’est la loi des « deux postulations ». Quant à Sarraute, le sujet moderne est voué à une vacuité favorable au passage des tropismes, qui établissent une relation entre les individus. Mais ce qui le caractérise est l’extrême mobilité qui fait de lui un moi insaisissable, indéfinissable.
Références bibliographiques
-Baudelaire C, « Le peintre de la vie moderne », Oeuvres complètes, gallimard, Pléiades, 1976.
-Baudelaire C., « mon coeur mis à nu », Oeuvres Complètes, gallimard, Pléiades, 1976.
-Baudelaire C. Le Spleen de Paris, Gallimard, 2006.
-Descartes R, Discours de la méthode, Agora, 2006.
-Ernest J, La vie et l’oeuvre de Sigmund Freud, Puf, 2006
-Hugo F, Baudelaire, le poète de la modernité, Paris, 1995.
-Minogue V, « L’ici de Nathalie Sarraute : Arcimbolo et la dépersonnalisation du texte », Publications de l’Université de Provence, 2000.
-Platon, Oeuvres Complètes, Société d’édition « Les belles lettres », 1959.
-Sarraute N, « Préface à l’ère du soupçon », Oeuvres Complètes, Paris, Gallimard, Pléiade, 1996.
Sarraute- N, Ici, Paris, gallimard, 1995.
-Sarraute N, [SIZE=7][FONT=Courier]Tropisme, paris, Minuit, 2003.[/FONT][/SIZE]
Posté le 07.03.2008 par azedgard

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I-Etat Civil
-Nom : ABESSO ZAMBO
-Prénom : Edgard
-Né le 12 septembre 1978 à Evolé-Ma´an
-De : ABESSO Samuel
-Et de : Biyé Nathalie
-Profession : Professeur de Lettres.
-Marié, père de 3 enfants.
II-Compétences Linguistiques
-Langues parlées et écrites :
-Francais
-Anglais
-Espagnol
-Beti
III-Formation Académique et professionnelle
a) - Enseignement Supérieur
-2008- Doctorat (Ph.D.) en Sciences du langage (en cours), Travaux de recherche sur le langage juridique francophone au Cameroun. University of Bergen-Norway.
-2007- Master en Sciences du langage, Department of romance studies, University of Bergen-Norway.
-2003- Diplôme de Professeur de l´Enseignement Secondaire deuxième grade (DIPES II), niveau Bacc+5, Ecole Normale Supérieure, Université de Yaoundé I. ( Major de la promotion)
- Maîtrise ès Lettres (session écrite), Faculté des Arts, Lettres et Sciences Humaines, Université de Yaoundé I.
-2001- Licence ès Lettres Modernes Françaises, Faculté des Arts, Lettres et Sciences Humaines, Université de Yaoundé I.
-2001- Diplôme de Professeur de l´Enseignement Secondaire premier grade (DIPES I), niveau Bacc+3, Ecole Normale Supérieure, Université de Yaoundé I. (Major de la Promotion).
b) -Enseignement Secondaire
1998- Diplôme de Baccalauléat A4, Enseignement Général, série Espagnol, Lettres et Philosophie. Lycée Bilingue de Mbalmayo-Cameroun.
-1996- Diplôme de Probation A4, Enseignement Général, série Espagnol, Lettres Modernes. Lycée Bilingue de Mbalmayo-Cameroun.
-1994-Brevet d´Etude pour le Premier Cycle, Collège d´Enseignement Secondaire d´Olamze.
-1990- Certificat d´Etudes Primaires et Elémentaires, Ecole Publique de Nsana-Olamze.
IV- Activités Professionnelles
-2008- Assistant d'enseignement, Département des langues et Littératures étrangères, Faculté des Lettres, Université de Bergen.
-2007- Assistant d'enseignement, Département des langues et Littératures étrangères, Faculté des Lettres, Université de Bergen.
-2003-2006- Professeur de Lettres au Lycée Mongo Joseph de Douala 2, Cameroun.
-Professeur chargé d´enseignement au Collège Libermann de Douala- Cameroun.
-2003- Intégragration dans la Fonction Publique camerounaise comme fonctionnaire de catégorie A2.
-2002- Professeur de Lettres au Lycée Général Leclerc, Yaoundé- Cameroun.
V- Stages et Séminaires
- Participant au séminaire sur les Techniques d´Exploitation des Bibliothèques Modernes, Université de Bergen, Norvège, mars 2007.
-« Pratique de la psychopédagogie des grands groupes », stage pratique pour l´obtention du Diplôme de Professeur de L´Enseignement Secondaire deuxième grade, Lycée Général Leclerc,Yaoundé-Cameroun.2002
-« Exercices méthodiques et didactique de l´Oeuvre Intégrale »,Stage pratique pour l´obtention du Diplôme de Professeur de l´Enseignement Secondaire deuxième grade, Lycée de Biyem-assi Yaoundé-Cameroun.2001
- Partcipant au Séminaire de Technopédagogie sur l´Autonomie de l´Apprentissage assisté par les TIC, organisé conjointement par l´Université de Yaoundé I et l´Université de Bergen-Norvège, Centre de calcul de l´université de Yaoundé I, juillet 2002.
- Participant au Séminaire sur la méthodologie de la recherche universitaire, Ecole Normale Superieure, Université de Yaoundé I, fevrier 2002.
-« Participant au Séminaire pédagogique : La lecture méthodique au second cycle, organisé par les Inspecteurs Pédagogiques Nationaux, Douala, fevrier 2006.
-Invité au colloque international de la Fédération Internationale des Professeurs de Francais. Thème : Didactique et Convergence des Langues et des Cultures, juin 2005, CIEP, Sèvres cedex France.
VI- Responsabilités diverses
-Nommé vice-président de jury de délibération de l´examen probatoire séries A par le Ministre des Enseignements Secondaires, session de juin 2004, Centre du lycée Mongo Joseph de Douala.
-Nommé vice Président de jury de délibération de l´examen probatoire, serie D par le Ministre des Enseignements secondaires, session de 2005, Centre du lycée Mongo Joseph de Douala.
-Nommé responsable des classes de seconde pour l´année 2003-2004 au lycée Mongo Joseph de Douala.
-Nommé coordinateur du Club Francophonie et Journal du Lycée Mongo Joseph de 2003 à 2006.
-Nommé Président du comité de coordination des cérémonies de remise des Diplômes à la 42e promotion de l´Ecole Normale Supérieure, Université de Yaoundé I en 2003.
-Elu Président de l´association des Elytes de l´Arrondissement d´Olamze à Douala en 2005-2006.
-Président de l´Amicale des Normaliens Supérieurs( NORMASSUD) du Sud de 2000 à 2003.
-Président de la Jeunesse Estudiantine de l´Arrondissement d´olamze de 2001 à 2003.
-Président de la Synergie des Jeunes de Nsana depuis 1998.
[FONT=Arial]VII- Activités Scientifiques
-« La Francophonie en Afrique subsaharienne ». Cours dispensé dans le cadre du module FRAN103 en collaboration avec Lin Bernard NKA, doctorant et le Professeur Helge Vidar HOLM, Institutt for Fremmedspråk, Université de Bergen, printemps 2008.
-« Phèdre de Racine ». Cours dispensé dans le cadre du module FRAN101 en collaboration avec le Professeur Truls W., Institutt for Fremmedspråk, Université de Bergen, automne 2007.
-« Les politiques linguistiques de la France et de la Belgique en Afrique subsaharienne » Cours dispensé dans le cadre du recyclage des professeurs de francais, Université de Bergen, Norvège, en collaboration avec Lin Bernard NKA, doctorant, et le Professeur Helge Vidar Holm, printemps 2007.
--« La pédagogie convergente français-langues nationales africaines : Approche exploratoire ». Mémoire soutenu pour l´obtention du Diplôme de Professeur de l´enseignement Secondaire 2e grade DIPESII, Mention Très Bien. Dir. Dr. Alexis BELIBI, Yaoundé 2002.
- Comprendre Paroles de Jacques Prévert , Essai méthodologique de l´oeuvre intégrale au second cycle des lycées.
- Précis de grammaire pour le premier cycle
- Lumières de mes ténèbres , recueil de poèmes ( à paraitre)
- Espoir désespéré , roman ( à paraitre)[/FONT][/FONT][/SIZE][/FONT][/SIZE][/COLOR]
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