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Cet espace se veut un lieu d'échange pour tous ceux qui s'intéressent à l'étude du langage juridique
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Etude de texte. La Place, Annie Ernaux.

Etude de texte. La Place, Annie Ernaux.

Posté le 06.03.2008 par azedgard
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Etude de texte. La Place, Annie Ernaux.

Edgard ABESSO ZAMBO, Université de Bergen, Octobre 2007

Le texte qui fait l’objet de notre étude est extrait du roman La Place d’Annie Ernaux. Dans cet extrait, la narratrice relate en les revivant, les circonstances de son admission à l’examen pour le professorat, et celles de la mort de son père. Le désir de rendre compte de la compassion des uns et des autres en cette dernière circontance, l’expression des émotions personnelles amènent la narratrice à convoquer régulièrement le discours rapporté et des indices particuliers de l’énonciation. Aussi notre analyse prendra-t-elle pour outils ces deux principales approches qui constitueront l’ossature de notre travail.

1. Le discours rapporté
Encore appelé « discours représenté », le discours rapporté revoie aux différentes manières de représenter dans une énonciation, d’autres actes d’énonciation. Selon Backhtine (1977 : 161), le discours rapporté c’est le discours dans le discours, l’énonciation dans l’énonciation, mais c’est en même temps, un discours sur le discours, une énonciation sur l’énonciation.
Il sera question pour nous de voir comment fonctionnent ces interdiscursivité et intradiscursivité dans cet extrait de La Place.

1.1. Le discours direct rapporté
C’est l’insertion dans une énonciation, d’une autre énonciation transposée fidèlement et mise entre guillemets. Après le discours direct libre (DDL), c’est ce type de discours qui prédomine dans ce texte. On peut cependant le représenter en trois catégories :
- Le discours représenté diaphonique, représentant le discours de l’interlocuteur direct du locuteur ou narrateur. C’est les cas de « Vous les avez traînés, vos élèves » (p. 11), « Madame, je vous félicite » (p. 12) « Il était beau garçon, tu sais, étant jeune » (p. 17), « Te rappelles-tu quand ton père te conduisait sur son vélo à l’école ? » (p. 21). La narratrice représente ici les propos de ses interlocuteurs directs : l’inspecteur, sa mère et son oncle.
- Le discours représenté polyphonique, représentant les paroles des personnages qui ne sont pas des interlocuteurs immédiats du locuteur / narrateur (Eddy Roulet et alii, 2001 :286). C’est le cas de : « Il a vraiment fait vite » (p. 14), « cache ta misère, mon pauvre homme » (p. 15), « Il est plus gentil comme ça » (p.15), « grand-père fait dodo » (p. 15), « Il a drôlement fait vite » (p. 17), « Alors, il s’est laissé aller, le patron » (p. 17), « vie d’honnêteté, de travail » (p. 20). La narratrice représente les différente voix qui sont intervenues lors de ces obsèques, et qui dans le texte ont une valeur référentielle, contrairement au diaphonique dont la fonction est impressive.
- Le discours rapporté autophonique (Roulet, op. cit. P. 288) qui représente les discours de la narratrice elle-même au moment de l’événement en tant que personnage. C’est le cas de : « Maintenant, je suis vraiment une bourgeoise » (p. 23) et « il est trop tard » (p. 23), « Il faudra que j’explique tout cela » (p. 23). Ici, la narratrice adulte représente son propre discours lors des événements.
Ce discours rapporté direct met en évidence tous ceux qui se sont prononcés, de près ou de loin sur les décès du père de la narratrice. De peur de tronquer des messages d’une si grande portée, la narratrice choisit de les reproduire fidèlement. Comportement différent dans le discours indirect rapporté.




1.2. Le discours indirect rapporté :
C’est la reprise d’une énonciation en la transformant relativement, sans en changer le contenu. Il s’agit d’un discours direct ayant subi des modifications syntaxiques, notamment par le changement du système d’énonciation et l’introduction des verbes de parole, suivis de complétives. Dans ce texte, la narratrice rapporte aussi bien ses propos que ceux des autres. C’est le cas de : J’ai écrit à mes parents que j’étais professeur « titulaire » (p .12). Ma mère m’a répondu qu’ils étaient très contents pour moi (p. 12). Ma mère a pensé qu’on pourrait le revêtir du costume qu’il avait étrenné... (p. 14). Ma mère était dans un état de grande excitation et m’a confié que, la nuit d’avant, mon père avait tâtonné vers elle pour l’embrasser...(p. 16). Il y a ici, la volonté pour la narratrice de retraduire la parole de sa mère pendant cette triste circonstance. A chaque fois, un verbe introducteur et une conjonction introduisant la complétive : j’ai écrit...que ; Ma mère a pensé qu’... ; Ma mère... m’a confié que...
Comme on peut le constater, ici, la narratrice prend le risque de transformer les propos de sa mère, de son oncle, ainsi que les siens, n’y trouvant pas d’inconvénient, vu le lien de famille. Ce qu’elle n’ose pas faire pour les autres qui ne sont pas de la famille. (cf. Supra)

Quant aux discours direct libre et discours indirect libre, le premier sous-tend tout le reste de l’instance narrative du texte ; alors que le second, rare et complexe dans l’usage, est la superposition de deux voix : celle du narrateur et celle d’un personnage. C’est le cas que nous avons dans la séquence :
Avec le commentaire des employés sur la meilleure façon de s’y prendre, pivoter dans le tournant,etc, (p. 19).
où la voix de la narratrice se confond avec celles des employés, une manière pour celle-ci, de partager les difficultés rencontrées par ces employés.
En somme, la narratrice use du discours rapporté dans ce texte pour faire vivre la triste ambiance de la mort de son père. Les différentes voix à travers ces discours sont autant de témoignages faits sur la circonstance. Tel un lieu de deuil, quoi de plus normal que ce texte soit le reflet des différentes voix qui pleurent l’être perdu. L’émotion est grande et le souvenir encore vif dans l’esprit de la narratrice qui n’hésite pas de s’introduire dans le texte par des indices énonciatifs.

2. L’énonciation
Elle se définit comme « la mise en fonctionnement de la langue par un acte d’utilisation. » (Maingueneau, 1997 :1). Dans ce sens, elle suppose entre autres un énonciateur et la production d’un énoncé. Dans ce texte, nous allons nous occuper des marques de l’énonciateur et des plans d’énonciation.
Cet extrait se veut la relation d’un événement passé. Mais dans sa profondeur, ce n’est point évident. La narratrice est présente dans son énoncé à travers les indices de première personne : « je », « mon », « ma ». Marques par excellence du discours, mais aussi des récits autobiographiques. C’est bien de cette dernière qu’il est question ici. Mais deux faits méritent d’attirer l’attention : l’emploi des temps verbaux, et les niveaux d’énonciation.
Le texte s’ouvre sur le passé composé, temps de l’accompli qui a toutefois une influence sur le présent : « j’ai passé », « j’ai attendu » (p. 11). Introspection de la narratrice qui veut surtout revivre le souvenir resté présent dans sa mémoire. Suit l’imparfait pour relater les faits et décrire les circonstances de l’examen pour le professorat, et du deuil. Mais l’alternance passé composé / imparfait de l’indicatif est remarquable. L’imparfait exprime tantôt la durée des actions « Ils chuchotaient sur la maladie et la fin brutale » ; tantôt l’itératif : « Ils montaient avec ma mère et moi » (p. 15). Autant d’actions dont l’intérêt est de rendre compte des différents mouvements dans lesquels la famille endeuillée est engagée. Il y a donc régulièrement souvenir et compte rendu. Un compte rendu sans passé simple, temps par excellence du récit !
Du souvenir de l’examen à la mort du père, on tombe dans le présent dit de narration « Mon père est mort ». Puis, passé composé « Ma mère est apparue » et non « ma mère apparut ». Tout le texte repose sur cette alternance entre l’imparfait et le passé composé auxquels on peut adjoindre le plus-que-parfait. Somme toute, l’emploi du « parfait » qui selon Benvéniste (1966 : 238) désigne la classe entière des formes composées dont la fonction consiste à présenter le notion comme « accomplie » par rapport au moment considéré et la situation « actuelle » résultant de cet accomplissement temporalisé. On peut ainsi comprendre qu’il y a surtout le souci de rappeler et de décrire les souvenirs, moins que de les raconter.
Si le « je » est parmi les éléments diacritiques entre le récit et le discours, cet indice est ici ondoyant et divers. Il est d’abord « la désignation d’un personnage qui se trouve référer au même individu que le narrateur » (Maingueneau, 2003 : 57). C’est le cas de « J’écoutais à peine, me demandant si tout cela signifiait que j’étais reçue » (p. 12).
Mais les séquences : « Je ne sais plus si la scène du lycée de Lyon... » (p. 13), « Je ne me souviens pas des minutes qui ont suivi » (p. 13), et « Je ne me souviens pas du médecin de garde qui a constaté le décès » (p. 16) « je » représente bien la narratrice adulte au moment où elle rend compte de ces souvenirs. Loin donc d’une autobiographie à narration excentrée, nous avons une narratrice qui intervient dans le texte par un « je » du discours. Conséquemment dans le texte, deux niveaux de narration : le discours et le récit modéré, car davantage introspectif.
Au final, autant d’éléments caractéristiques d’une situation d’énonciation complexe aussi bien par l’aspect de verbes employés, le caractère polyphonique et multidimensionnel du « je », et le jeu habile entre récit et le discours. Toutes choses ayant permis à une narratrice de revivre ses souvenirs en les partageant.

Cet essai d’analyse aura permis de partager l’émotion exprimée par la narratrice. A travers le discours rapporté, elle a voulu mettre en exergue la diversité des voix ayant exprimé leur compassion en cette douloureuse circonstance. L’énonciation, dominée par le « parfait » témoigne du souvenir qui reste encore gravé dans la mémoire de la narratrice qui exprime son désarroi par l’omniprésence dans le texte des indices de la première personne. Histoire singulière, souvenir enduré, souvenir partagé.

Mots-clés : Discours rapporté, Enonciation, Analyse de discours.
Références bibliographiques


BACKHTINE M., Le marxisme et la philosophie du langage, Paris, Minuit, 1977
BENVENISTE E., Problèmes de linguistique générale, 1, Paris, Gallimard, 1966
ERNAUX A., La Place, Paris, Gallimard, 1983
MAINGUENEAU D., Eléments de linguistique pour le texte littéraire, Paris, Dunod, 1997
MAINGUENEAU D., Linguistique pour le texte littéraire, Paris, Armand Colin, 2003
ROULET E. et alii, Un modèle et un instrument d’analyse de l’organisation du discours, Peter Lang, 2001.


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