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Travaux Analyse de discours

Le problème du sujet selon Baudelaire et Sarraute

Posté le 06.03.2008 par azedgard
Exposé présenté par Edgard ABESSO ZAMBO, le 08 juin 2007, Université de Bergen.



Le problème du statut existentiel de l’homme en tant que être a toujours été au centre des préoccupations de l’humanité tant dans le domaine de la philosophie que celui de la littérature. Dans ce dernier cadre, l’on n’ a cessé de s’interroger sur la représentation de l’homme dans l’oeuvre littéraire compte tenu de son environnement et de la complexité de son être. C’est dans ce sens que des siècles littéraires se sont succédé, réflétant ainsi l’évolution et la révolution de la penséé sur le sujet littéraire, et par ricochet sur l’homme même. Dans cet exposé qui porte sur le problème du « sujet » dans la modernité, notre tâche consistera dans un premier temps à voir l’évolution de la pensée sur le « sujet » ; par la suite nous nous pencherons sur les différentes façons dont Sarraute et Baudelaire abordent respectivement le problème ; et enfin interroger l’intérêt littéraire y relatif ainsi que l’actualité de la question.

I - Du moi philosophique et psychologique au « sujet littéraire ».L’évolution de la pensée philosophique a, dans l’histoire, influé sur plusieurs autres domaines de la vie. La réflexion sur le statut de l’homme comme sujet a intéressé les rationalistes dont Descartes. Partant du doute universel, Descartes a voulu trouver la vérité dans les sciences et l’existence du sujet humain. La pensée cartésienne fondée sur la remise en question permanente de tout ce qui existe le conduit à la certtude de l’homme comme sujet pensant. Il est ainsi arrivé à la formule célèbre « je pense donc je suis ».
Cette formule - la plus célèbre de toutes en philosophie - découle logiquement de la généralisation du doute. Car si je peux douter de toutes choses, y compris des vérités mathématiques, je ne peux pas douter que je doute, ou que c'est moi qui doute. Par conséquent, ce moi qui doute existe. Certes, il n'existe peut-être pas « en chair et en os », puisque l'existence des choses sensibles a été mise en doute, il se peut que je rêve et que tout ce que j'attribue à ma nature soit faux. Mais il est impossible que, pensant voir toutes les choses, je ne sois pas ou je n'existe pas, moi qui pense ainsi les voir, les toucher et les sentir. Selon Descartes, il n’ y a de sujet que par la raison, sa conscience d’être.
Mais Sigmund Freud, que l’ on a souvent placé aux côtés de karl Marx et de Nietzsche comme l’ un des trois penseurs ayant induit le doute dans la conception philosophique classique du sujet par Descartes et kant, viendra révolutionner cette pensée dans le cadre de sa psychanalyse, montrant que le sujet humain n’était pas que conscient. Il fait ainsi intervenir les notions de « ça », « surmoi » aux côtés du « moi » ; montrant que certaines instances échappent à la raison. Il s’agit de l’instance de pulsions (ça), et la censure sociale et sociétale (surmoi).Aussi verra-t-on s’ajouter à la conscience, le préconscient et le subconscient.
Ces positions vont influencer la pensée et le sujet littéraire. On assistera alors d’une part à un sujet conscient, sûr de lui-même, en situation ; et plus tard, un sujet anonyme, jeté dans un monde qu’il ne maîtrise presque pas. Cette révolution sera remarquable dans tous les genres littéraires à travers les siècles dont celui de la modernité.





I- La problèmatique du « sujet » dans la modernité littéraire

Le terme modernité qui s’applique à plusieurs domaines désigne d’une façon générale la création du nouveau, suivi plus ou moins de la remise en cause du traditionnel. Dans le cadre de l’esthétique et de la théorie littéraire, Baudelaire, après Balzac et Chateaubriand pense que la la modernité, c’est le fugitif, le transitoire, le contingent, la moitié de l’art dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable . Le nouveau dont il est question ici va concerner l’art littéraire dans ses trois genres d’expression du point de vue aussi bien de la forme d’écriture que du fond, dont le « problème du sujet ». Cette problèmatique ne sera cependant pas abordée de la même manière par les écrivains. Aussi allons-nous présenter, pour les comparer, les différentes façons dont Sarraute et Baudelaire conçoivent le problème du « sujet ».




II-1- La conception sarrautienne du « sujet ».

Nathalie Sarraute pose le problème du sujet en s’opposant à la tradition romanesque classique. Selon elle, la modernité, exprimée par le nouveau, s’impose comme une nécessité. Car le sujet présenté par le roman type balzacien, qui se veut admirable par ses actions, ses prouesses, sa capacité à maîtriser aussi son environnement que son moi n’intéresse plus le lecteur qui reste, selon elle, passif devant ce type de personnage qui cesse d’être intéressant :
Les auteurs des romans traditionnels mettent leurs lecteurs en confiance ; ils leur donnent l’impression d’être chez soi, parmi des objets familiers. (N. Sarraute, 1996 : 1610).
Cette passivité qu’elle qualifie de « dangereuses délices » est la conséquence d’un sujet très équilibré, évoluant dans une intrigue linéaire.
.
Or pour Sarraute, le personnage moderne est appelé à tout perdre de sa vie, jusqu’à son nom. C’est un « je » anonyme qui est tout et qui n’est rien et qui n’est le plus souvent qu’un réflet de l’auteur lui-même. Il a usurpé le rôle du héros principal et occupe la place d’honneur. Les personnages qui l’entourent, privé d’existence propre, ne sont plus que des visions, rêves, cauchemars, illusions, reflets, modalités ou dépendance de ce « je » tout-puissant, conclut-elle.
Cette révolution du statut du sujet amène Stendhal à avancer : le génie du soupçon est venu au monde » ; et à Sarraute de conclure : « Nous sommes dans l’ère du soupçon ». Comment explique-t-elle ces mobiles.
Sarraute estime que le sujet est un être vide et constamment traversé par des tropismes qui sont des mouvements intérieurs, des actions invisibles d’attrait ou de recul provoqués par autrui et situés à la limite de la conscience. Ce sont ces mouvements qui conduisent les différents sujets-personnages, comme un vertige, les incitent à tout moment à essayer par n’importe quel moyen de se frayer un chemin jusqu’à autrui (op.cit, 1568). Ce sentiment de vacuité du sujet témoigne de la recherche d’une complémentarité, d’un équilibre. C’est l’expression d’une insuffisance dans le for intérieur du sujet.
Cette ambiguité du sujet est illustré dans le recueil de textes Tropismes, notamment le cinquième texte où Sarraute met en évidence un personnage uniquement représenté par le pronom personnel « elle », qui manque d’identité propre et évolue dans une action et un cadre urbain non précis. De même, dans le sixième tropisme, Sarraute met en scène les différentes relations socio-culturelles où les enfants sont écrasés par la société :
Quand on vivait près d’elle, on était prisonnier des choses, esclave rampant chargé d’elle, lourd et triste, continuellement gueté, traqué par elle.
Ici, le sujet est sous l’emprise du surmoi freudien, devant lequel il ne qu’être écrasé sans savoir pourquoi.(p.40)
Cette situation met le sujet dans une peur perpétuelle ainsi l’atteste la situation de ce personnage du texte IX :
Mais quoi donc ? Qu’était-ce ? Il avait peur, il allait s’affoler, il ne fallait pas perdre une minute pour raisonner, pour réfléchir. Et comme toujours dès qu’il la voyait, il rentrait dans ce rôle où par la force, par la menace, lui semblait-il, elle le poussait. Ils se mettait à parler, à parler sans arrêt, de n’importe qui, de n’importe quoi, à se démener... (p.58)
Qui ? Un personnage qui n’est représenté que par le pronom personnel. On serait tenté de dire que le sujet sarrautien est essentiellement grammatical.
On peut ainsi le comprendre, les tropismes mettent certes l’homme au centre de l’univers, car ils sont pareils chez tout le monde. Mais ils problèmatisent à un haut degrè la notion de maîtrise de soi, et donc du sujet qui devient une carapace vide du fait de leur passage. Le moi se trouve par le fait même, aussi bien effacé que valorisé.

A propos de l’effacement et de la valorisation, Sarraute présente dans le recueil Ici, cette situation ambigue du sujet. Ce déictique qui est aussi bien le titre du recueil que toute sa problèmatique met en évidence l’absurdité de l’exitence du sujet. Si « ici » situe l’énonciateur dans l’espace, il est aussi son absence, car il ne renvoie à rien de précis de ce sujet parlant. C’est donc une identification désidentifiante. Valerie Minogue(2000 :38-39) souligne à cet effet :
Je me souviens au moment où Nathalie Sarraute ne faisait alors que commencer Ici, elle m’a dit un jour : Eh bien, comme il n’y a de moi...impossible de dire je...je devrais dire ici. Quelle gageure que cela représente pour Sarraute ! Gageure, mais aussi développement logique de son projet littéraire de toujours, de sa campagne contre les conventions romanesques, et plus particulièrement contre le personnage. L’espace désigné par ici n’est donc à aucun moi. C’est l’espace du texte auquel nous autres lecteurs smmest si amicalement conviés .
Pour Sarraute, un locuteur n’est donc pas présent par ce déictique qui plutôt attire l’attention sur cet énonciateur. De même, cette instance peut désigner l’autre, l’ ailleurs, ainsi que l’atteste Sarraute (p. 145) :
Si, pourtant, comme dans les rêves,quand on est tout à fait certain que celui qui apparait sous l’aspect d’un inconnu est quelqu’un de familier, de très proche...C’est bien le même, c’est lui, on le sait, on ne s’en étonne même pas, et ce qu’on voit maintenant, qui ne ressemble pas, mais pas du tout à ici, qui n’a jamais eu cet aspect, c’est bien ici, à n’en pas douter, le même ici parcouru en tout sens de courant...
A en croire ces aspects, il n’existe pas selon Sarraute de sujet qui soit figé ou repérable. Il est tout et en même temps rien ; il peut changer et demeurer le même.


En somme, Sarraute conçoit le sujet comme une instance vide, qui permet la traversée des tropismes, nécessaires pour la communication avec autrui ; c’est un sujet toujours changeant, qui n’est rien mais tout, présent partout mais visible nulle part. Telle est la conception du sujet dans un cadre romanesque. Les faits se présentent-elles de la même façon dans ce genre particulier qu’est la poésie ?

II-2- L’idée baudelairienne du sujet

S’interroger sur la façon dont Baudelaire aborde le problème du sujet revient à examiner les contours et la vocation du genre poétique d’une manière générale ; et le cas précis de la poésie moderne baudelairienne.
D’une manière prosaique, la poésie peut être considérée comme un genre littéraire dont la fonction est l’expression des sentiments émanant des profondeurs d’un sujet souvent en proie à des tiraillements et chamboulements internes. Mallarmé (1884), le disant mieux la définit comme :
« l’expression, par le langage humain ramené à son essentiel, du sens mystérieux des aspects de l’existence : elle doue ainsi d’authenticité notre séjour et constitue la seule tâche spirituelle ».A Baudelaire (1976) d’ajouter :
Tout homme bien portant peut se passer de manger, de poésie, jamais.
Ces approches définitionnelles témoignent de la place centrale que le sujet occupe dans le domaine de la poésie. Or ce sujet est déjà nécessairement un être psychosomatique. Aussi la poésie moderne va-telle reposer sur cette dualité de l’homme à laquelle elle est soumise, ainsi que le note Baudelaire pour qui La dualité de l’art est une conséquence fatale de la dualité de l’homme. Considérez, poursuit-il, si cela vous plait, la partie éternellement subsistante comme l’âme de l’art, et l’élément variable comme son corps. Selon le poète, la pensée poétique moderne doit reposer sur cette dualité du sujet, qui à son tour doit être le reflet de l’art moderne. Idée qui sera développée dans la plupart des recueils de Baudelaire tel que le note Hugo friedrich (1976) :
Nous trouvons d’un côté : ténèbres, abîmes, angoisse, vide, désert, prison, froid, pourriture noire ; et de l’autre : élan, azur, ciel, idéal, lumière, pureté... Chaque poème ou presque est parcouru par cette antithèse ». C’est dans ce sens que lui-même parle d’ailleurs de deux postulations de la nature humaine :
Il y a dans tout homme, à toute heure, deux postulations simultanées, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan. L’invocation à Dieu, ou spiritualité, est un désir de monter en grade ; celle de satan, ou animalité, est une joie de descendre.
Baudelaire semble avoir fait sienne la dialectique platonicienne qui a pour fondement le dualisme individuel.
La dialectique pour Platon est la méthode pour parvenir au monde des Idées. C'est la méthode par laquelle la pensée s'élève jusqu'au monde des Idées et se meut dans ce monde. C'est le mouvement par lequel l'âme s'élève des choses sensibles aux Idées, puis parcourt et contemple les Idées et enfin, redescends dans le monde sensible pour y exercer une activité morale et politique. La dialectique revêt donc trois formes: celle ascendante, celle contemplante te celle descendante. Si le sujet baudelairien est à la quête permanente de l’infini par l’élevation de l’âme, c’est parce que ce monde n’est qu’une copie dégradée d’un monde réel, celui des idées. Le nouveau selon la tradition moderne serait alors la découverte grâce à une dialectique ascendante de l’âme de cet autre monde, celui divin, sublime, inconnu. D’où pour Baudelaire, le sujet doit descendre :
Au fond de l’inconnu pour trouver le nouveau
Toute la trame existentielle du sujet baudelairien réside dans la transcendance du monde sensible, du corps, du fini pour l’infini, le divin. D’où la priorité à l’imagination créatrice au détriment de la sensibilité du coeur qui n’est pas importante dans la création poétique.

Cette vue des choses sera vérifiée dans des poèmes tels « le confitéor de l’artiste ». Ici, Baudelaire présente un sujet pénétré par certaines sensations et tiraillé entre le désir de satisfaction, l’idéal, l’harmonie :
Grand délice que celui de noyer son regard dans l’immensité du ciel et de la mer ! Solitude, silence, incomparable chasteté de l »azur ! Une petite voile frissonnante à l’horizon... » ; et la rivalité qui crée le spleen :
« Et maitenant, la profondeur du ciel me consterne ; sa limpidité m’exaspère. L’insensibilité de la mer, l’immuabilité du spéctacle, me révolte... Ah ! Faut-il éternellement souffrir, ou fuir éternellement...
Il y a ainsi un véritable duel entre le poète et la nature, l’idée étant la présentation des deux visions du poète : la mélancolie et le spleen. De même, pour Baudelaire, le sujet est une entité faite de l’être et du paraitre ; et qu’il est difficile de pénétrer l’être qui reste une énigme. C’est cette idée que l’on retrouve dans le poème « les fenêtres » où le poète réalise une légende bassée sur le paraître, et relève la complexité du sujet en s’interrogeant sur le crédit d’une telle légende :
Peut-être me direz-vous : « es-tu sûr que cette légende soit la vraie ?
Il y a ici l’expression du conflit entre la surface et le for interieur, caractéristique du sujet baudelairien.
Ces conflits sont généralement à l’origine de l’état de peur dans lequel se met le sujet pour qui tout devient angoissant : C’est une telle illustration que l’on a dans le poème « Le gouffre » :
« Mainte fois de la peur, je sens passer le vent »
« J’ai peur du sommeil, comme on a peur d’un grand trou »
Eprouvant désormais cette mélancolie comme une sorte d ‘énergie créatrice, le sujet moderne doit renoncer à ses tentatives.

Le sujet baudelairien est somme toute un moi vivant dans un état perpétuel de déchirement, de tiraillement, de contradiction face dont il ne peut s’évader. Pour Baudelaire, là est se trouve tout l’art de la poésie.



II- 3- Approche comparative
Considérant ces deux conceptions du sujet selon Baudelaire et
Sarraute, on peut se rendre à l’évidence que les deux auteurs posent le problème du sujet en s’opposant à la tradition d’une part romanesque, et d’autre part, poétique. Pour les deux, le sujet moderne est un moi en proie à de nombreux traumatismes dus à son être et à son environnement. C’est un sujet instable, mobile, insaisissable, qui a presque tout perdu, mais dont le salut réside dans la recherche de l’élevation vers un monde idéal. Ils sont tous d’accord sur la coexitence conflictuelle du matériel et du spirituel. Mais Baudelaire est davantage favorable à l’idée d’une transcendance du moi pour le monde idéel, à la recherche du Beau qui n’ a d’autre finalité que lui-même.
Par ailleurs, alors que le sujet baudelairien tend vers l’infini, celui sarrautien cherche d’abord à établir un contact avec autrui. Mais sur le plan métaphorique, Baudelaire considère la foule, qu’il compare à une mer comme le lieu où le moi se confond avec les autres pour la recherche de la pluralité, de l’éclatement du moi.
Ainsi présentés, Baudelaire et Sarraute peuvent à juste titre être considérés comme de véritables figures de la modernité littéraire dont l’objectif est de redéfinir le « sujet ».

III – Intérêt littéraire et actualité

La littérature se veut toujours une activité de l’esprit ayant une intention aussi bien esthétique qu’éthique. Dans cette dernière dimension, elle a pour objectif d’inculquer au sujet humain, le principe du Bien. Aussi, elle n’aurait aucun sens si elle ne plaçait l’homme au centre de ses préoccupations. La problèmatique du « sujet » devient dès lors l’épicentre et l’hypocentre de son action. Il s’agit principalement de se demander quelle place accorder à l’homme dans la vie. Aussitôt, tous les acteurs de la vie se sentent interpélés. La réflexion actuelle permet à chacun de se demander quel doit être le prototype d’homme digne du temps concerné.
Aujourd’hui, avec les découvertes scientifiques, l’on assiste à une tendance à l’instrumentalisation du sujet humain qui, de plus en plus est victime de ses propres créatures. Il convient de repenser la place de l’homme de manière à ce qu’il recouvre son identidé, sa personnalité, sa dignité de seul être doué de raison.
Cette étude nous aura permis de voir comment la littérature oeuvre pour la redéfinition moderne de l’homme.


Rendu au terme de cette réflexion sur la manière dont les auteurs modernes dont Baudelaire et Sarraute abordent le problème du sujet,Baudelaire comme Sarraute estiment que le modèle classique ne répond plus aux aspirations de l’heure. Pour le premier, le sujet moderne est un moi qui oscille entre deux dimensions. Son existence consiste à chercher toujours à s’élever pour aller vers l’infini, le divin, bien qu’il soit toujours sujet à une chute : C’est la loi des « deux postulations ». Quant à Sarraute, le sujet moderne est voué à une vacuité favorable au passage des tropismes, qui établissent une relation entre les individus. Mais ce qui le caractérise est l’extrême mobilité qui fait de lui un moi insaisissable, indéfinissable.






Références bibliographiques

-Baudelaire C, « Le peintre de la vie moderne », Oeuvres complètes, gallimard, Pléiades, 1976.
-Baudelaire C., « mon coeur mis à nu », Oeuvres Complètes, gallimard, Pléiades, 1976.
-Baudelaire C. Le Spleen de Paris, Gallimard, 2006.
-Descartes R, Discours de la méthode, Agora, 2006.
-Ernest J, La vie et l’oeuvre de Sigmund Freud, Puf, 2006
-Hugo F, Baudelaire, le poète de la modernité, Paris, 1995.
-Minogue V, « L’ici de Nathalie Sarraute : Arcimbolo et la dépersonnalisation du texte », Publications de l’Université de Provence, 2000.
-Platon, Oeuvres Complètes, Société d’édition « Les belles lettres », 1959.
-Sarraute N, « Préface à l’ère du soupçon », Oeuvres Complètes, Paris, Gallimard, Pléiade, 1996.
Sarraute- N, Ici, Paris, gallimard, 1995.
-Sarraute N, [SIZE=7][FONT=Courier]Tropisme
, paris, Minuit, 2003.[/FONT][/SIZE]



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Etude de texte. La Place, Annie Ernaux.

Posté le 06.03.2008 par azedgard
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Etude de texte. La Place, Annie Ernaux.

Edgard ABESSO ZAMBO, Université de Bergen, Octobre 2007

Le texte qui fait l’objet de notre étude est extrait du roman La Place d’Annie Ernaux. Dans cet extrait, la narratrice relate en les revivant, les circonstances de son admission à l’examen pour le professorat, et celles de la mort de son père. Le désir de rendre compte de la compassion des uns et des autres en cette dernière circontance, l’expression des émotions personnelles amènent la narratrice à convoquer régulièrement le discours rapporté et des indices particuliers de l’énonciation. Aussi notre analyse prendra-t-elle pour outils ces deux principales approches qui constitueront l’ossature de notre travail.

1. Le discours rapporté
Encore appelé « discours représenté », le discours rapporté revoie aux différentes manières de représenter dans une énonciation, d’autres actes d’énonciation. Selon Backhtine (1977 : 161), le discours rapporté c’est le discours dans le discours, l’énonciation dans l’énonciation, mais c’est en même temps, un discours sur le discours, une énonciation sur l’énonciation.
Il sera question pour nous de voir comment fonctionnent ces interdiscursivité et intradiscursivité dans cet extrait de La Place.

1.1. Le discours direct rapporté
C’est l’insertion dans une énonciation, d’une autre énonciation transposée fidèlement et mise entre guillemets. Après le discours direct libre (DDL), c’est ce type de discours qui prédomine dans ce texte. On peut cependant le représenter en trois catégories :
- Le discours représenté diaphonique, représentant le discours de l’interlocuteur direct du locuteur ou narrateur. C’est les cas de « Vous les avez traînés, vos élèves » (p. 11), « Madame, je vous félicite » (p. 12) « Il était beau garçon, tu sais, étant jeune » (p. 17), « Te rappelles-tu quand ton père te conduisait sur son vélo à l’école ? » (p. 21). La narratrice représente ici les propos de ses interlocuteurs directs : l’inspecteur, sa mère et son oncle.
- Le discours représenté polyphonique, représentant les paroles des personnages qui ne sont pas des interlocuteurs immédiats du locuteur / narrateur (Eddy Roulet et alii, 2001 :286). C’est le cas de : « Il a vraiment fait vite » (p. 14), « cache ta misère, mon pauvre homme » (p. 15), « Il est plus gentil comme ça » (p.15), « grand-père fait dodo » (p. 15), « Il a drôlement fait vite » (p. 17), « Alors, il s’est laissé aller, le patron » (p. 17), « vie d’honnêteté, de travail » (p. 20). La narratrice représente les différente voix qui sont intervenues lors de ces obsèques, et qui dans le texte ont une valeur référentielle, contrairement au diaphonique dont la fonction est impressive.
- Le discours rapporté autophonique (Roulet, op. cit. P. 288) qui représente les discours de la narratrice elle-même au moment de l’événement en tant que personnage. C’est le cas de : « Maintenant, je suis vraiment une bourgeoise » (p. 23) et « il est trop tard » (p. 23), « Il faudra que j’explique tout cela » (p. 23). Ici, la narratrice adulte représente son propre discours lors des événements.
Ce discours rapporté direct met en évidence tous ceux qui se sont prononcés, de près ou de loin sur les décès du père de la narratrice. De peur de tronquer des messages d’une si grande portée, la narratrice choisit de les reproduire fidèlement. Comportement différent dans le discours indirect rapporté.




1.2. Le discours indirect rapporté :
C’est la reprise d’une énonciation en la transformant relativement, sans en changer le contenu. Il s’agit d’un discours direct ayant subi des modifications syntaxiques, notamment par le changement du système d’énonciation et l’introduction des verbes de parole, suivis de complétives. Dans ce texte, la narratrice rapporte aussi bien ses propos que ceux des autres. C’est le cas de : J’ai écrit à mes parents que j’étais professeur « titulaire » (p .12). Ma mère m’a répondu qu’ils étaient très contents pour moi (p. 12). Ma mère a pensé qu’on pourrait le revêtir du costume qu’il avait étrenné... (p. 14). Ma mère était dans un état de grande excitation et m’a confié que, la nuit d’avant, mon père avait tâtonné vers elle pour l’embrasser...(p. 16). Il y a ici, la volonté pour la narratrice de retraduire la parole de sa mère pendant cette triste circonstance. A chaque fois, un verbe introducteur et une conjonction introduisant la complétive : j’ai écrit...que ; Ma mère a pensé qu’... ; Ma mère... m’a confié que...
Comme on peut le constater, ici, la narratrice prend le risque de transformer les propos de sa mère, de son oncle, ainsi que les siens, n’y trouvant pas d’inconvénient, vu le lien de famille. Ce qu’elle n’ose pas faire pour les autres qui ne sont pas de la famille. (cf. Supra)

Quant aux discours direct libre et discours indirect libre, le premier sous-tend tout le reste de l’instance narrative du texte ; alors que le second, rare et complexe dans l’usage, est la superposition de deux voix : celle du narrateur et celle d’un personnage. C’est le cas que nous avons dans la séquence :
Avec le commentaire des employés sur la meilleure façon de s’y prendre, pivoter dans le tournant,etc, (p. 19).
où la voix de la narratrice se confond avec celles des employés, une manière pour celle-ci, de partager les difficultés rencontrées par ces employés.
En somme, la narratrice use du discours rapporté dans ce texte pour faire vivre la triste ambiance de la mort de son père. Les différentes voix à travers ces discours sont autant de témoignages faits sur la circonstance. Tel un lieu de deuil, quoi de plus normal que ce texte soit le reflet des différentes voix qui pleurent l’être perdu. L’émotion est grande et le souvenir encore vif dans l’esprit de la narratrice qui n’hésite pas de s’introduire dans le texte par des indices énonciatifs.

2. L’énonciation
Elle se définit comme « la mise en fonctionnement de la langue par un acte d’utilisation. » (Maingueneau, 1997 :1). Dans ce sens, elle suppose entre autres un énonciateur et la production d’un énoncé. Dans ce texte, nous allons nous occuper des marques de l’énonciateur et des plans d’énonciation.
Cet extrait se veut la relation d’un événement passé. Mais dans sa profondeur, ce n’est point évident. La narratrice est présente dans son énoncé à travers les indices de première personne : « je », « mon », « ma ». Marques par excellence du discours, mais aussi des récits autobiographiques. C’est bien de cette dernière qu’il est question ici. Mais deux faits méritent d’attirer l’attention : l’emploi des temps verbaux, et les niveaux d’énonciation.
Le texte s’ouvre sur le passé composé, temps de l’accompli qui a toutefois une influence sur le présent : « j’ai passé », « j’ai attendu » (p. 11). Introspection de la narratrice qui veut surtout revivre le souvenir resté présent dans sa mémoire. Suit l’imparfait pour relater les faits et décrire les circonstances de l’examen pour le professorat, et du deuil. Mais l’alternance passé composé / imparfait de l’indicatif est remarquable. L’imparfait exprime tantôt la durée des actions « Ils chuchotaient sur la maladie et la fin brutale » ; tantôt l’itératif : « Ils montaient avec ma mère et moi » (p. 15). Autant d’actions dont l’intérêt est de rendre compte des différents mouvements dans lesquels la famille endeuillée est engagée. Il y a donc régulièrement souvenir et compte rendu. Un compte rendu sans passé simple, temps par excellence du récit !
Du souvenir de l’examen à la mort du père, on tombe dans le présent dit de narration « Mon père est mort ». Puis, passé composé « Ma mère est apparue » et non « ma mère apparut ». Tout le texte repose sur cette alternance entre l’imparfait et le passé composé auxquels on peut adjoindre le plus-que-parfait. Somme toute, l’emploi du « parfait » qui selon Benvéniste (1966 : 238) désigne la classe entière des formes composées dont la fonction consiste à présenter le notion comme « accomplie » par rapport au moment considéré et la situation « actuelle » résultant de cet accomplissement temporalisé. On peut ainsi comprendre qu’il y a surtout le souci de rappeler et de décrire les souvenirs, moins que de les raconter.
Si le « je » est parmi les éléments diacritiques entre le récit et le discours, cet indice est ici ondoyant et divers. Il est d’abord « la désignation d’un personnage qui se trouve référer au même individu que le narrateur » (Maingueneau, 2003 : 57). C’est le cas de « J’écoutais à peine, me demandant si tout cela signifiait que j’étais reçue » (p. 12).
Mais les séquences : « Je ne sais plus si la scène du lycée de Lyon... » (p. 13), « Je ne me souviens pas des minutes qui ont suivi » (p. 13), et « Je ne me souviens pas du médecin de garde qui a constaté le décès » (p. 16) « je » représente bien la narratrice adulte au moment où elle rend compte de ces souvenirs. Loin donc d’une autobiographie à narration excentrée, nous avons une narratrice qui intervient dans le texte par un « je » du discours. Conséquemment dans le texte, deux niveaux de narration : le discours et le récit modéré, car davantage introspectif.
Au final, autant d’éléments caractéristiques d’une situation d’énonciation complexe aussi bien par l’aspect de verbes employés, le caractère polyphonique et multidimensionnel du « je », et le jeu habile entre récit et le discours. Toutes choses ayant permis à une narratrice de revivre ses souvenirs en les partageant.

Cet essai d’analyse aura permis de partager l’émotion exprimée par la narratrice. A travers le discours rapporté, elle a voulu mettre en exergue la diversité des voix ayant exprimé leur compassion en cette douloureuse circonstance. L’énonciation, dominée par le « parfait » témoigne du souvenir qui reste encore gravé dans la mémoire de la narratrice qui exprime son désarroi par l’omniprésence dans le texte des indices de la première personne. Histoire singulière, souvenir enduré, souvenir partagé.

Mots-clés : Discours rapporté, Enonciation, Analyse de discours.
Références bibliographiques


BACKHTINE M., Le marxisme et la philosophie du langage, Paris, Minuit, 1977
BENVENISTE E., Problèmes de linguistique générale, 1, Paris, Gallimard, 1966
ERNAUX A., La Place, Paris, Gallimard, 1983
MAINGUENEAU D., Eléments de linguistique pour le texte littéraire, Paris, Dunod, 1997
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ROULET E. et alii, Un modèle et un instrument d’analyse de l’organisation du discours, Peter Lang, 2001.


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